Articles de l'Arctique, 20 aout 2021 : Pas de réconciliation sans justice

Lors d’une conférence de presse le 8 juillet 2021, Mumilaaq Qaqqaq, députée du Nunavut, et Charlie Angus, député de Timmins-Baie James en Ontario, ont demandé au gouvernement fédéral d’agir afin que le prêtre Rivoire (portrait tenu par Mme Qaqqaq) soit ramené en France afin d’être jugé pour les crimes commis sur des enfants inuits à la fin des années 1960. (Crédit photo : Raul Rincon)

Lors d’une conférence de presse le 8 juillet 2021, Mumilaaq Qaqqaq, députée du Nunavut, et Charlie Angus, député de Timmins-Baie James en Ontario, ont demandé au gouvernement fédéral d’agir afin que le prêtre Rivoire (portrait tenu par Mme Qaqqaq) soit ramené en France afin d’être jugé pour les crimes commis sur des enfants inuits à la fin des années 1960. (Crédit photo : Raul Rincon)

« Assez c’est assez ! » c’est par cette formule forte que Mumilaaq Qaqqaq, députée à la Chambre des Communes pour le Nunavut, a exprimé sa colère dans l’affaire du prêtre oblat Joannes Rivoire, lors d’une conférence de presse du 8 juillet 2021 à Ottawa.

En 1998, un mandat d’arrêt de la Gendarmerie royale du Canada avait été lancé contre M. Rivoire qui faisait face à des plaintes pour infractions sexuelles impliquant des enfants inuits de Chesterfield Inlet, notamment à la fin des années 1960. En 2017, le Service des poursuites pénales du Canada (SPPC) a conclu qu’il n’y avait plus de perspective raisonnable de condamnation pour les accusations auxquelles M. Rivoire faisait face et les a suspendues. Ayant officié pendant près de 20 ans dans diverses collectivités de l’Arctique, M. Rivoire, qui possède la double nationalité et est âgé de 90 ans, a quitté subitement le Canada en 1993 et a été hébergé dans divers établissements des Oblats. Depuis 2020, il se trouve dans un établissement d’hébergement pour personnes dépendantes à Lyon, en France.

Dans un courrier adressé à L’Aquilon le 26 juillet 2021, Vincent Gruber, supérieur des Oblats de Marie Immaculée de la province de France, explique « qu’aucune hiérarchie de la congrégation n’a cherché à l’exfiltrer ou à le cacher ». M. Gruber dit se tenir à la disposition de la justice, mais indique n’avoir aucun pouvoir dans cette affaire : « nous avons eu un dialogue approfondi avec le père Rivoire à plusieurs occasions, mais nous n’avons aucun moyen physique de le contraindre à se présenter au Canada, sinon d’un point de vue moral. Ce qui a été fait. »

Pour Charlie Angus, député à la Chambre des communes pour la circonscription de Timmins-Baie James en Ontario et présent à la conférence de presse, les propos de M. Gruber sonnent creux et faux. « Les Oblats n’ont jamais coopéré. Autant que je sache, nous avons subi des crimes horribles commis dans les pensionnats contre des enfants. Je ne crois pas les Oblats dans leur volonté de coopérer, car ils ont réussi à ramener Rivoire en France », s’insurge-t-il.

 

La responsabilité de l’Église

M. Gruber rappelle que les missionnaires ont isolé Joannes Rivoire, conformément aux directives de victimes d’abus sexuels rencontrées en France dans le cadre de la Conférence des Religieux et Religieuses en France (CORREF). Considérant qu’il ne fallait « ni chasser ni rendre à l’état laïc l’incriminé, car potentiellement plus dangereux en liberté, M. Rivoire a été gardé et surveillé de près » selon lui. Cependant, comme le rappelle Aurélie Journée-Duez, présidente du Comité de Solidarité des Indiens d’Amérique basé à Paris, il n’a jamais été présenté à la justice, ni au Canada ni en France. Évoquant une omerta au sein de l’Église, Mme Journée-Duez, qui est maintenant en contact avec une avocate de France afin d’étudier quelle suite légale peut-être apportée au dossier, espère que M. Rivoire sera traduit en justice afin que les crimes qu’il a commis soient reconnus.

M. Angus explique le silence du gouvernement fédéral dans cette affaire par une tendance à la collusion avec l’Église. « L’Église n’a pas rempli son obligation légale concernant les crimes commis dans les pensionnats : elle n’a pas délivré les documents qu’elle était légalement obligée de remettre, elle a refusé de payer (les victimes) alors qu’elle était légalement obligée de le faire et le gouvernement fédéral n’a jamais poussé l’Église catholique à agir. Dans le cas de Rivoire, le gouvernement refuse de donner suite, il ne voit pas le problème comme une priorité et il se trompe. »

Piita Irniq, homme politique inuit et ancien commissaire du Nunavut de 2000 à 2005, connait bien cette histoire. En effet, son ami Marius Tungilik aujourd’hui décédé, est l’une des victimes du prêtre. Si des excuses ont été présentées officiellement en 1996 par l’Évêque Reynauld Roleau pour le diocèse de la baie d’Hudson, elles n’ont cependant pas été concrétisées. « Il n’y a eu que des mots qui n’ont pas été suivis d’actes », fait-il remarquer.

 

Une nouvelle injustice

Le silence des gouvernements canadiens et français est vécu comme une injustice supplémentaire pour les victimes et leurs familles. Tout en reconnaissant la responsabilité des deux états, M. Irniq estime qu’il ne peut y avoir de guérison ni de réconciliation sans justice : « les victimes de Rivoire et leurs familles comptent sur le gouvernement canadien pour ramener M. Rivoire au Canada, pour qu’il subisse son procès et que les victimes puissent enfin commencer le processus de guérison. »

Mme Journée-Duez considère la part de responsabilité de l’état français qui devrait, selon elle, enclencher un processus judiciaire au plus vite en l’absence de décision du gouvernement fédéral. M. Irniq considère aussi que le gouvernement français a un rôle à jouer et devrait extrader le prêtre vers le Canada. « Rivoire ne peut pas être autorisé à être libre dans un autre pays. Il ne peut pas se cacher de ses crimes ! », s’indigne-t-il. L’état français n’extrade pas ses ressortissants et c’est pourquoi les accusations émises par le Service des poursuites pénales du Canada ont été suspendues. À ce jour, l’affaire n’a pas évolué puisqu’« aucune demande formelle d’extradition n’a été faite dans ce dossier », indique Mme Armitage, responsable de la communication pour le SPPC.

 

Le cas similaire d’un prêtre belge

L’inertie du Canada et de la France parait paradoxale alors qu’un cas similaire avait trouvé une issue favorable aux victimes. En 2015, Eric Dejaeger a été condamné à une peine d’emprisonnement de 19 ans pour les crimes commis, alors qu’il était prêtre dans le hameau d’Iglooqlik au Nunavut, entre 1978 et 1982. Faisant face à 31 chefs d’accusation d’infractions sexuelles contre des enfants et un chef d’accusation de bestialité, M. Dejaeger, qui s’était enfui en Belgique, s’est vu retirer sa nationalité belge avant son renvoi au Canada en 2011. « Ce qui s’est passé pour Eric Dejaeger doit aussi s’appliquer au cas Rivoire », souligne M. Irniq.

Pour M. Angus, le gouvernement canadien devrait faire le premier pas pour que cette affaire sorte de l’impasse juridique dans laquelle elle se trouve. « Nous nous attendons à ce que le gouvernement du Canada travaille avec la France pour que justice soit faite. Nous devons voir le ministère de la Justice au Canada être sérieux, poursuit M. Angus, mais nous ne les avons pas vus faire quoi que ce soit de sérieux à ce sujet, car le ministère l’ignore tout simplement. »


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