Roman-feuilleton : La dévoration_45

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

 Résumé : Réfugiés et affamés sur une petite ile du Grand Lac des Esclaves, Pierre et Carl prennent les grands moyens pour survivre lorsque le cadavre d’un homme s’échoue près d’eux.

Morsure

Ça goute quoi ? Impossible de trouver les bons mots pour décrire la saveur de cette viande défendue. Je tente donc de trouver son équivalent animal. Moins âpre que le bœuf, plus gouteux que le poulet, elle a quelque chose qui évoque la volupté du porc et la délicatesse du veau, mais en plus amer.

« Ça goute le chevreuil », lance sobrement Carl à travers la fumée du petit feu qui nous sépare, comme pour mettre fin à mes folles interrogations. Je n’ai jamais gouté pareille viande, mais j’accepte ce comparatif. Le chevreuil est libre, élégant et noble. Comme l’humain, me dis-je. Ça me console malgré l’atrocité de ce que j’ai été prêt à faire pour éviter de crever de faim sur cette ile où nous avons fui les feux de forêt.

Carl mastique encore son dernier morceau. Le corbeau qui m’épiait tout à l’heure est descendu de son arbre pour picorer ce qui reste du cadavre qui nous a servi de repas. Je regarde les berges brulées du continent au loin, pour m’évader, l’espace d’un instant. Pour la première fois depuis que le ciel nous est tombé dessus, nous n’avons plus à fuir ou à lutter pour notre survie. Nous retrouvons enfin le luxe de pouvoir rêver et se perdre dans nos pensées.

« Si ça peut te rassurer. On n’est pas les premiers à avoir ce genre de repas dans l’histoire du Grand Nord », me dit Carl. « Le gars est mort, on a fait ce qu’on avait à faire pour ne pas connaitre le même sort que lui et là on passe à autre chose. Ici, ça fait partie de la vie. »

Rebondissant sur ce dernier mot, je change brusquement de sujet. « Je veux la faire avec toi, ma vie. » « On dirait que… » j’hésite un instant avant de prendre ce chemin de non-retour. « On dirait que la vie est facile quand on est ensemble. On peut nous lancer les pires épreuves, mais je me rends compte qu’il n’y a rien qu’on peut surmonter ensemble. Ma vie n’avait pas vraiment de sens avant, il y a un an. Pis là, je t’ai rencontré. Ton amour est juste la meilleure chose qui me soit ever arrivée. Qu’est-ce que je vais faire si les secours arrivent ? Je vais retourner à Saint-Andrews ? Au Nouveau-Brunswick ? Incognito comme si de rien n’était ? Non. Non, non, non. Je reste avec toi. Je laisserai tout derrière s’il faut, mais je ne te perdrai pas. No way. »

Reprenant mon souffle à la suite de cette déclaration, je constate que Carl est distrait. La bouche ouverte de stupéfaction, il regarde quelque chose derrière moi. Redoutant le pire, je me retourne pour voir deux grands oiseaux blancs, élégamment perchés sur des échasses plantées dans l’eau peu profonde à proximité de notre ile. Ils nous fixent de leurs yeux clairs, sous leurs toupets rouge sang. Nous croyant seuls au monde, je ne m’attendais pas à voir d’aussi gros animaux débarqués à l’improviste sur notre refuge. Ils sont calmes, insouciants.

« C’est quoi ? »

« Des grues blanches », murmure Carl.

« Des quoi ? »

« Les oiseaux les plus rares au monde »

Une des grues s’anime et fait quelques pas en notre direction. J’admire sa grande beauté, sa prestance, alors qu’elle se penche pour picorer le roc à la recherche d’insectes. Le corbeau se met à chanter comme lui seul sait si bien le faire et je sens ma gorge se nouer et mes yeux se mouiller. Impuissant, je verse des larmes, ému par ce spectacle. Je sens le bras protecteur de Carl m’envelopper et son menton se poser sur mon épaule. Nous restons là, à contempler les grues blanches jusqu’à ce que celles-ci ouvrent leurs ailes, s’envolent à l’unisson et disparaissent à l’horizon, au-dessus de bouts de forêts épargnées par les flammes.

« Tu veux me suivre, Pierre Gautreau ? » 

« Oui, c’est sûr que je ne te lâcherai pas »

Carl me jette un regard complice.

Je me reprends. « C’est sûr que je ne te lâcherai pas, Carl Sauvé. »

Il m’embrasse, mordillant ma lèvre inférieure. « Alors retrouvons les Dénés. »

Quelques heures plus tard, après que les libellules aient élu notre ile comme point de rencontre pour leurs danses nuptiales, c’est plutôt les Dénés qui nous ont retrouvés. À bord d’une petite embarcation à moteur, nous reconnaissons Louis, l’homme qui nous avait aidés à retrouver les Basques durant l’hiver. Avec lui, un ainé prénommé Moise lui sert de guide. Ils nous apprennent qu’ils ont réussi à fuir Dettah avant que le village ne soit rasé par le feu et à amener leur famille en sécurité à Behchoko`. C’est là que les rescapés Dénés se sont rassemblés et qu’ils ont combattu les flammes avec succès. Ils n’ont pas cessé de sillonner les eaux du lac à la recherche de survivants depuis. Nous embarquons avec eux et laissons notre ile transitoire derrière. Je me laisse fouetter par le vent frais du lac avec un sentiment grandissant de liberté, en route vers la conclusion de ce récit, prêt pour de nouveaux départs.


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