Roman-feuilleton : La dévoration_44

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

 Résumé : Après que les flammes aient rasé Yellowknife et rattrapé Pierre et Carl, nos héros parviennent à fuir à la nage vers une petite ile sur le Grand lac des Esclaves. Pierre révèle ensuite à Carl que sa mère l’a quitté après sa naissance par honte, car, par la ligature forcée de ses trompes à l’hôpital, elle avait compris qu’on lui disait qu’elle ne serait pas une bonne mère dans le monde des allochtones.

Affamés

Le ciel regarde curieusement l’eau vide du lac qui regarde à son tour le plafond bleu. Entre eux, notre petite ile, le roc stérile qui nous sert de sanctuaire en ces limbes du Nord-Ouest. Les feux semblent s’être calmés au loin, sur les berges. Quoiqu’il soit difficile de le savoir à cette distance. À l’ombre des épinettes noires érigées au centre de notre refuge, Carl continue de digérer les nouvelles que je lui ai apportées sur sa mère. Il me tourne le dos, il ressemble à une statue de sel qui regarde au loin. La ligature des trompes de sa mère est un morceau du casse-tête visiblement difficile à avaler.

J’ai faim. Mon dernier repas remonte à quand ? 2 jours ? 3 jours ? Après avoir jeuné aussi longtemps, je ne sens plus du tout mon ventre gémir. Fâché, il se retourne probablement vers mes négligeables bourrelets pour se nourrir. Penser à manger devient étrange, je n’ai plus envie de rien. On m’offrirait une pâtisserie que je ne saurais même pas si je la porterais à ma bouche. J’espérais voir des secours arriver, mais personne ne vient. En tout cas, pas dans notre direction. L’armée canadienne peut bien être prête à défendre la souveraineté du pays, mais elle n’a pas l’air d’avoir anticipé que Yellowknife – la ville la plus éloignée de n’importe quelle frontière internationale au monde – puisse être attaquée en pleine nuit par une étoile qui s’est décrochée du ciel.

Les corps des citadins infortunés continuent de flotter vers le sud, vers le Deh Cho, ce grand intestin qui les digèrera et qui évacuera ce qui reste d’eux dans l’océan Arctique. Je les regarde passer tristement tout près de nous, jusqu’à ce que je voie un corbeau perché sur l’un d’eux, picorer des bouts de chair dans le dos d’un noyé. Il creuse, déchire et se régale de ce repas de fortune. Ce qui m’aurait normalement choqué et dégouté me semble aujourd’hui inspirant. Le corbeau entame ce qui attend les dépouilles humaines dans leur ultime voyage sur le fleuve. Pourquoi se priver ? Après tout, n’est-ce pas le seul moyen de se nourrir sur cette ile, sans aucun outil qui pourrait nous permettre de chasser ou de pêcher quelques animal ou poisson ? N’est-ce pas naturel que ces corps, indépendamment de la vie qu’ils ont pu avoir, soient dévorés d’une quelconque façon par la nature ?

Le courant porte le corbeau et son repas jusqu’à une petite anse dans notre ile. Je me lève pour mieux observer. Méfiant, le corbeau prend son envol pour se réfugier au sommet d’une des épinettes. Le corps est animé par des vaguelettes. Les courts cheveux d’un homme garnissent son crâne. Il porte un pyjama, carreauté comme les kilts que je portais lorsque je servais les tables à l’hôtel Algonquin il y a un an. Le pauvre. Il a surement été surpris dans son sommeil, lorsque les fenêtres de sa chambre ont été pulvérisées. Un trou sanglant, creusé par le corbeau, est béant dans le haut de son dos. Il porte des bottes de marche. Moi, toujours pieds nus, je me dis qu’il n’en coute rien de les essayer au cas où elles pourraient m’être utiles. J’entre dans l’eau froide du lac et je retourne avec le plus de respect possible le cadavre avant de le monter sur la berge. Il est lourd, flasque. Je le traine vulgairement comme un gros sac de patates jusqu’à ce qu’il soit complètement hors de l’eau. Avec plus de délicatesse, je pose sa tête sur une pierre et je regarde des filets d’eau couler hors de lui jusque dans le lac. Je contemple son visage, il est jeune. Une belle barbe brune enrobe sa mâchoire et descend sur sa gorge. Le soleil fait scintiller quelques poils roux qui trahissent un héritage écossais et une étrange ressemblance avec moi. Pendant un moment, j’ai l’impression de me regarder comme on se regarde dans un miroir. J’examine cet étrange jumeau que je ne connais pas et que le lac m’a offert. Je contemple ma mort, ma finitude. Ce qui m’attend peut-être d’ici quelques heures, je le lis dans le visage de cet inconnu.

Discrètement, je descends vers ses pieds et délasse ses bottes. Je vide l’eau qui s’y est accumulée en les enlevant et je les essaye. Elles sont trop petites. Un peu déçu, je me réjouis au moins de savoir que le cadavre et moi ne sommes pas complètement identiques. Je remarque que la poche de son pyjama est tirée vers le bas par quelque chose de lourd à l’intérieur. En tâtant, je trouve un couteau pliant de survie. Et dans l’autre : un briquet… et il fonctionne. L’homme les a probablement ramassés à la presse en fuyant son logis. Agenouillé à côté de lui, je réfléchis à l’impensable. L’homme est mort depuis quelques heures, une journée et demie tout au plus. L’eau aura gardé ses chairs au frais pendant sa dérive jusqu’à notre sanctuaire. En somme, il est comestible. Je jette un coup d’œil vers Carl Sauvé sous les épinettes, le regard toujours fixé vers le large. Combien de temps pourrons-nous survivre ici ? Si ça se trouve, personne ne nous cherche. Pour la première fois de ma vie, je me sens aimé. Il m’aime. Et je l’aime. Nous n’en avons pas fini, lui et moi. Notre histoire ne peut pas se conclure ici.

Perché au sommet de l’arbre, le corbeau assiste seul à ma transgression, content malgré tout de pouvoir picorer les morceaux de viande que je laisserai derrière.


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