Roman-feuilleton : La dévoration_43

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

 Résumé : Ayant fui les brulots qui ont emporté Yellowknife, Carl et Pierre se retrouvent avec un petit groupe de rescapés sur une petite ile non loin de la côte qu’ils surnomment l’ile aux trois cercueils à cause des tombes qu’elle abrite. Acculé, face au brasier grandissant, Pierre informe Carl que Nora, la sans-abri qu’ils aidaient lorsqu’ils se sont rencontrés, est en fait sa mère. Suite à cette révélation, Carl décide de tenter le tout pour le tout en tentant de trouver une autre ile à l’abri des incendies avec Pierre.

Il pleuvait des corbeaux

Nous avons laissé l’ile aux trois cercueils à la nage. Nous avons attaché nos ceintures autour du billot de bois sec de manière à ce qu’il ne nous échappe pas et nous nous sommes mis à nager vers le centre du lac, laissant derrière nous notre petit groupe de fortune qui préférait patienter pour les secours plutôt que tenter de se sauver. Alors que nos corps étaient encore en train de s’acclimater à la fraicheur de l’eau septentrionale, c’est une horde d’animaux sauvages que nous avons vu se jeter à l’eau à partir de la berge. Orignaux, coyotes, ours noir et renards pataugeaient, deux par deux, avec à leur suite des rongeurs de toutes sortes, hélant une arche qui les aurait oubliés. Des corbeaux aussi sont sortis des bois et ont plutôt opté pour la hauteur afin d’échapper aux flammes. Bien vite, un rideau de fumée s’est refermé sur cette scène cruelle de fin du monde, refermant l’affreux destin qui était en voie de s’abattre sur celles et ceux qui sont restés sur l’ile et les animaux qui tentaient de la rejoindre.

Redoublement d’ardeur, Carl et moi avons battu l’eau à gros coup de pied, faisant avancer notre bouée improvisée vers le large. Rattrapés par les vents qui soufflaient au-dessus de nous, les corbeaux, brulés et asphyxiés, commencèrent à tomber comme des mouches. À coup de « plouf » intermittent, leurs cadavres s’abattaient dans l’eau et nous éclaboussaient le visage. Mes paupières n’ont jamais autant cligné pour essuyer l’eau qui embrouillait ma vision. Malgré tout, je sentais Carl à ma droite, tentant de son mieux de faire avancer notre billot de bois flottant. Il ne sait peut-être pas nager, mais il sait comment survivre.

Les carcasses flottantes des corbeaux se sont agglutinées devant notre billot. Nous les ramassions au passage malgré nous. J’en ai senti une glisser et se prendre entre mes pieds. Je l’ai tout de suite chassée en tentant de ne pas me laisser distraire.

Lorsque nous avons aperçu l’ile où nous nous trouvons maintenant, nous avons commencé à heurter autre chose dans l’eau. Si d’abord j’ai cru que les masses foncées qui se laissaient balloter ça et là par le courant étaient des résidus flottants de la ville dévorée par les flammes, je me suis vite rendu compte qu’il s’agissait en fait d’autres genres de cadavres ; beaucoup plus gros que ceux des corbeaux. De pauvres citadins, noyés, qui voguaient paisiblement sur les eaux. Il s’agissait probablement de ceux qui s’étaient réfugiés sur Mosher Island et qui, pris au piège, ont tenté de fuir à la nage. Sont-ils morts de fatigue ou asphyxiés par la fumée ? Impossible de connaitre la finalité exacte de leur tragédie, mais nous avons vu le sort qui nous attendait si nous ne parvenions pas à nous sortir du danger. Ainsi, naviguant tant bien que mal à travers ce cortège funèbre à la dérive, nous avons réussi à mettre les pieds à terre sur l’ile que nous avions tant espéré trouver.

C’est essentiellement un amas de roc avec quelques épinettes matures qui ont pris racine au creux d’une dénivellation. Hormis un goéland perdu qui erre dans les parages, il n’y a rien d’autre à déclarer. L’ile a la taille d’une grosse maison. Celle dont on rêve parfois, et qui possède toutes les chambres et les salles de bains dont on peut avoir besoin. Des salons et des boudoirs à profusion. Une opulente salle à manger et une cuisine équipée d’électroménagers à la fine pointe de la technologie. On peut y concocter de délicieux plats, à toute heure du jour et de la nuit. Rêver à cela m’aide à apaiser ma faim grandissante.

Nous sommes suffisamment loin du brasier pour que la fumée ne nous gêne plus. Du moins, pas pour le moment. Elle monte vers le ciel et se laisse transportée vers le nord. Je crains désormais plus la famine que l’étouffement. Nous nous sommes désaltérés dans une mare d’eau douce, mais nous avons vite constaté que l’ile n’offrait aucune alimentation digne de nous rassasier.

« Comment était ma mère ? Comment tu as appris que c’était elle ? »

Hors d’un danger immédiat, Carl saisit l’opportunité pour revenir sur la nouvelle qu’il a apprise sur l’ile aux trois cercueils. Nous sommes étendus à des endroits plus ou moins confortables du roc, près de la petite mare, à reprendre des forces, ou conserver celles qui nous restent.

« C’était un hasard. Je l’ai aidé à se nourrir, on a parlé et elle m’a donné son nom. Elle m’a dit qu’elle avait eu un enfant en Saskatchewan. Y’a peu de chance que ce ne soit pas elle. »

« Elle t’a dit pourquoi elle est partie après ma naissance ? »

J’hésite

« Oui… on lui a ligoté les trompes de force pour pas qu’elle ait d’autres enfants. Elle m’a dit qu’elle est partie par honte. »

Carl reçoit cette nouvelle comme un coup. Il est visiblement ébranlé et s’éloigne pour se recueillir. J’hésite à le suivre. Il a besoin d’être, je crois. Alors je le laisse aller. De toute façon, il n’ira pas bien loin. Entretemps, il me laisse seul avec les complaintes bruyantes de mon estomac affamé.


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