Roman-feuilleton : La dévoration_42

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Yellowknife est rasée par les flammes. Ses résidents fuient de part et d’autre alors que la ville se consume. Carl avoue à Pierre qu’il ne sait pas nager et, ne trouvant pas d’embarcation, ils sont contraints de fuir à pied vers le sud.

L’ile aux trois cercueils

Le soleil s’est levé, je crois. La fumée des feux qui nous entourent passe du rose à l’orangé dans le ciel. Hormis le danger imminent, je ne peux m’empêcher de constater que ce sont de belles couleurs. Les hydravions ne décollent plus. On a vu beaucoup de petits bateaux de plaisance quitter à la hâte la baie de Yellowknife en direction du Grand lac des Esclaves. La plupart étaient pleinement chargés de citadins en fuite de la cité anéantie par les flammes, mais quelques-uns étaient à peu près vides avec une ou deux personnes à leur bord. Avec un petit groupe de fortune qui longe les falaises à pied vers le sud, nous avons gesticulé et crié pour du secours jusqu’à en perdre la voix. Mais sans succès. Personne ne s’est arrêté pour nous.

À bout de souffle, nous avons trouvé refuge sur une petite ile de roche, non loin de la berge. Je reconnais une famille de militaires qui vivaient à proximité de chez moi, dans feu le Domaine des dieux, qui doit être réduit en cendres à l’heure actuelle. La mère a mon âge, je crois. Elle tente de calmer sans grande conviction ses deux enfants, un garçon et une fille, qui sont terrorisés par leur nuit. Elle leur dit, d’une voix enrouée, que les secours vont venir, que leur papa et ses amis soldats vont venir les sauver, qu’il faut rester patient. Acculés, pris au piège, les autres membres du groupe semblent vouloir se convaincre de cette prédiction. Après tout, c’est bien connu que l’armée débarque en cas de catastrophes naturelles. Mais, il n’y a plus de route, plus d’aéroport, et vingt-mille personnes se sont dispersées sans plan précis dans la forêt et sur le lac, alors je ne suis plus aussi sûr que l’armée puisse nous aider dans l’immédiat. Carl non plus, je crois. Il me le confirme dans un murmure brisé.

L’eau est calme, sinistre. La rive de l’autre côté de la baie est cachée par d’épais panneaux de fumée. On se croirait prisonnier d’un globe de neige. Il n’y a que l’ile et nous. Elle n’est pas très grande, peut-être fait-elle la taille du stationnement du Domaine des dieux. Quelques arbres poussent dans le creux du roc. Au centre, trois petits rectangles de clôture blanche sont dressés de manière à former des petits enclos. De grosses roches sont superposées pêlemêle au centre et laissent peu de doute sur la nature de ce qui se trouve enfoui dans ces cercueils septentrionaux. Aucune plaque, aucune gravure ne permet de connaitre l’identité des corps qui gisent tout probablement sous terre. Une famille ? Des enfants peut-être ? Autochtones ? Allochtones ? Nul moyen de le découvrir dans l’immédiat. Ignorant les circonstances de leur mort, j’imagine qu’ils ont été enterrés ici pour ne pas servir de repas aux bêtes nécrophages qui rôdent dans les bois, et pour qui la chair humaine possède les mêmes vertus que celle de l’orignal ou de l’ours. On pourrait l’appeler Bone Island, tiens. Comme le nom que portait jadis l’ile Sainte-Croix, près de Saint-Andrews. Où des Américains ont trouvé sans le savoir les sépultures des victimes du premier hiver français en Acadie, emportées par le scorbut. Saint-Andrews, l’Acadie, tout ça me semble si lointain. Une autre vie qui est emportée par les brumes du temps.

Alors que les autres rescapés reprennent leur souffle et se désaltèrent comme du bétail à même l’eau du lac, Carl et moi contemplons les murs de fumée qui s’élèvent devant nous en tentant de deviner s’ils se rapprochent ou non. Je le prends par la main. Au moins nous sommes ensemble.

« C’est à cause de toi tout ça », me chuchote-t-il avec une pointe d’ironie. « Regarde-nous, ils vont appeler ça le grand dérangement dans les livres d’histoires. Je savais que ça allait être un paquet de trouble de fréquenter un Acadien. »

« Pis moi, j’aurais dû savoir qu’avec un Fransaskois, j’allais avoir à me sauver moi aussi. »

La riposte le fait sourire et je reconnais sur son visage l’ombre de Nora. Elle m’avait offert le même sourire lorsque nous discutions près de sa tente, il y a quelques semaines. La ressemblance de leurs visages ou de leurs gestes n’est pas frappante, mais le sourire, comme intemporel, est identique. Au point où nous en sommes, les portes de l’enfer se dressant devant nous, je me dis qu’il n’y a pas de mal à briser la promesse que j’ai faite à Nora.

Carl se souvient à peine d’elle. Je lui rappelle la femme en état d’ébriété que j’aidais lorsque nous nous sommes rencontrés dans une ruelle l’automne dernier. « Tu sais, là, tu avais appelé une navette désignée pour conduire des gens de la rue au shelter. » Il dit que oui, avec un peu d’hésitation. Je lui explique ensuite que j’ai découvert qu’elle vivait dans une tente, dans le boisé de la colline du Domaine des Dieux, et que nous avons développé une amitié à son insu. « Pourquoi tu me racontes tout ça ? », me demande-t-il. « Elle s’appelle Nora Chocolat, comme ta mère. Je crois que c’est ta mère. »

Carl ne dit mot. Encerclé par le spectre de mort imminente sur ce petit Érèbe qu’est notre ile, il est ramené de force à son arrivée dans le monde et sa mère dont il n’a aucun souvenir, mais qu’il espérait retrouver. Est-elle parvenue à se sauver de la ville en feu ? Impossible de le savoir pour le moment. Animé d’une énergie nouvelle, Carl prend une allure déterminée et regarde autour de lui. Posant son regard sur le petit cimetière, il me fait signe de le suivre. Cherchant quelque chose autour de lui, il finit par trouver un billot de bois, échoué dans une petite anse de l’ile.

« Je ne sais pas nager. Mais si tu m’aides, on pourra sortir d’ici en s’accrochant à ceci. Y’a des iles partout dans la baie. Celle-ci est trop près du rivage et le feu à l’air de se rapprocher. On doit en trouver une plus éloignée de la côte si on veut survivre à ceci. Les secours ne viendront pas. »


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