Roman-feuilleton : La dévoration_39

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

 Résumé : Carl a passé presque tout le printemps à Hay River auprès de sa tante et de son cousin alors que Pierre s’est rapproché de Nora, la vieille sans-abri qui se cache dans les bois près du bloc-appartements où il demeure à Yellowknife. Pendant ce temps, Alice se battait pour sa vie dans une expédition sur la Nahanni qui a pris une tournure macabre pour Adrien, son compagnon.

Les soleils de minuit

Alors que les bourgeons deviennent feuilles et fleurs, alors qu’il commence à faire chaud, de grands vents balaient Yellowknife. Pendant dix jours et dix nuits – bien qu’il n’y ait plus vraiment de nuits en cette période de l’année –, des rafales s’abattent sur les côtes de la baie. Le Grand lac des Esclaves se réveille et souffle la vie sur les forêts endormies. « L’ÉTÉ ARRIVE », semble-t-il nous hurler à plein poumon.

Les arbres tanguent et leurs branches se fouettent violemment. Les cendriers se vident des mégots et des cendres de cigarettes. Les rideaux se gonflent et font tomber des bibelots. Puis, au onzième jour, à la veille du solstice, c’est le calme plat. C’est à ce moment que Carl revient de Hay River après plusieurs semaines d’absence.

Je ne l’ai pas oublié, évidemment. Je continue même à parler de lui comme étant « mon chum », mais quelque chose glisse entre nous et nous sépare de plus en plus. Le destin, pourrait-on dire.

Sa présence m’a manqué. Son corps, son odeur aussi. Je me laisse bercer par nos retrouvailles. Mais lorsque ma bouche se met à chercher la sienne, je la sens évasive. Elle est ailleurs, déjà. Ma lèvre inférieure est douloureusement en manque des petits mordillements affectueux qu’il avait pris l’habitude de lui donner. Je pourrais être sourd et je saurais déjà la finalité de ce qu’il s’apprête à me dire. Il s’en va. Peu importe les circonstances et les particularités, il s’en va.

« J’ai besoin de quitter Yellowknife et d’être seul. Y’a un cheminement personnel que je veux accomplir et que je ne veux plus remettre à plus tard. C’est difficile parce que je me suis attaché à toi, Pierre, et que je t’aime beaucoup. Mais tu appartiens à un monde où je ne me sens pas en sécurité. Où je vais toujours passer pour un sauvage. Ma tante et mon cousin ont déménagé à Bechoko après l’incendie de leur immeuble et j’ai envie de les suivre. »

Malgré toute la peine que j’ai, je le sens sincère dans ses intentions. D’une voix vacillante, il poursuit. « Je peux pas l’expliquer rationnellement, c’est juste viscéral. Je suis Déné et j’ai jamais eu la chance de découvrir ce pan de mon identité. J’ai peur que si je reste ici, ou à Saskatoon, ça va me glisser entre les doigts. J’ai peur de jamais pouvoir être moi-même sans ça. »

Si seulement il me quittait pour un autre, ça aurait été plus facile de me fâcher et de libérer la colère qui me brule de l’intérieur. Mais l’autre, c’est la partie de lui qui vit dans la pénombre depuis toujours. Celle qui décrépit avec l’âge et qui ne mande qu’un peu de lumière. Je ne comprends pas ce qu’il cherche exactement pour découvrir son identité dénée, mais du moins je comprends que c’est important pour lui.

Cherchant à tout prix une bouée de sauvetage pour notre couple, je dis « Behchoko, c’est pas si loin. Je pourrais venir te voir les fins de semaine. »

Carl hoche la tête en signe de regret. « J’ai besoin de faire table rase, je suis désolé. »

Me revoilà seul. Perdu dans les contrées nordiques de surcroit. Je laisse Carl seul, assis sur le lit, et me dirige vers une des fenêtres de mon appartement pour les contempler au crépuscule. Les épinettes noires se tiennent toujours aussi droites à l’horizon. Elles me sont toujours aussi mystérieuses que le jour de mon arrivée il y de ça bientôt un an. L’eau du lac a un miroitement gris sobre – d’un ennui profond – sur lequel apparait le reflet fantomatique de mon visage sur la vitre. Si je suis venu aux Territoires du Nord-Ouest pour être dépaysé, j’y suis plutôt confronté à ma propre médiocrité.

Thomas est mort noyé, les Basques sont morts de froid. Adrien a péri en forêt en se faisant attaquer par un ours et Alice s’en est tirée de justesse. Sitôt revenue à Yellowknife, elle a pris ses affaires et elle est rentrée à Montréal, ou à Ottawa, je ne sais trop. Je ne l’ai même pas revue. Elle voulait rompre nettement avec ce monde que Carl cherche tant à découvrir, je suppose. Même Nora n’a pas voulu rester chez moi. Je l’ai accueillie après que mon voisin a sauvagement détruit sa tente. Elle est restée une nuit, mais le lendemain elle était repartie avec sa suite de corbeaux. Je les ai vus planer au-dessus d’un autre secteur boisé en ville, à Tin Can Hill ; c’est surement là où elle s’est relocalisée. Je garderai son secret. Elle ne voulait pas que son fils la retrouve et je vais respecter son souhait. J’espère seulement que Carl trouvera ce qu’il cherche à Behchoko. Pour ma part, je sens que mon temps à Yellowknife tire aussi à sa fin et que je reprendrai bientôt mon chemin vers un ailleurs qui m’attend peut-être déjà.

Le coucher de soleil est magnifique. Une longue bande orangée, chaleureuse, s’affaisse tranquillement sur les épinettes au loin. Il est 23 h 45. Je le sais parce que tout le monde parlait du fameux « Soleil de minuit » aujourd’hui, au travail. On le rate de justesse ici, mais le ciel sera encore très clair dans une quinzaine de minutes. Je regarde la trace lumineuse que laisse notre étoile qui disparait vers le Nord-Ouest.

Tout à coup, je remarque un point scintillant qui apparait dans le ciel. Il est tout blanc et se gonfle peu à peu en descendant obliquement vers la ligne des arbres. Une longue trainée tout aussi blanche le suit et s’étire. Curieux, je plisse les paupières pour tenter de discerner plus de détails sur ce phénomène étrange. Au même instant, le point devenu boule explose et m’aveugle d’un puissant flash qui engloutit toute la région.


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