Roman-feuilleton : La dévoration_38

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Alice, la voisine de Pierre, est en expédition aux chutes Virginia avec Adrien, le musicien qui compose en utilisant des sons captés en nature, lorsque le duo est attaqué par un ours dans leur tente. Adrien est happé par la bête, mais Alice parvient à s’échapper.

Deus ex machina

Le pilote nous attend au sommet des chutes à 10 h… Le pilote nous attend au pied des chutes à 10 h… Je me répète ce mantra depuis le lever du soleil, il y a de cela déjà plusieurs heures. ??Les lueurs matinales n’auront jamais été aussi horrifiques. Il faisait clair lorsque je suis parvenue à me sortir des décombres de la tente pendant qu’Adrien se faisait trainer de force derrière un rideau d’épinettes par la bête qui s’en est prise à nous. J’ai couru sur le sentier de portage, que les canoteurs utilisent pour descendre leurs embarcations en bas des chutes, sans regarder derrière moi. Arrivée en bas, je me suis cachée derrière une grosse roche près de la rivière. Mouillée par les bruines que crache Virginia, je guette le mur de forêt devant moi craignant que chaque reflet de brun puisse être l’ours qui contrattaque, en me rappelant l’heure de mon unique chance de sauvetage. N’ayant aucun moyen de communication avec le monde extérieur, je n’ai avec moi que ma petite bouteille de spray antiours comme outil de défense. De quoi me donner quelques secondes pour fuir la bête si elle me traque ; une minute tout au plus. Au pire je me jette à l’eau et je laisse le courant m’amener en lieu sûr, en espérant que j’arrive à regagner la rive à la nage. Mais je sais que ce plan d’évacuation minimiserait les chances qu’on me retrouve saine et sauve.

Le pilote nous attend au sommet des chutes à 10 h.

Je ne sais même pas quelle heure il est. 9 h ? 8 h ? Ou n’est-il que 7 h ? Je sais que le soleil s’est levé vers 4 h du matin, mais comment savoir combien de temps s’est écoulé depuis ? À la latitude où nous nous trouvons, son arc dans le ciel est particulier. Il est plus bas qu’au sud et dure beaucoup plus longtemps.

Le pilote nous attend au sommet des chutes à 10 h.

Adrien portait une montre. Le pauvre. Sa passion pour les sons de la nature l’aura mené à sa perte. Je suis sure qu’il aurait aimé que l’on enregistre son cri ultime. Ça aurait été très pur et authentique comme trouvaille, aurait-il surement dit. De quoi donner froid dans le dos à quiconque l’entend. C’est le genre de son qui éveille tout de suite l’instinct de survie et de défense chez l’humain et qui sied bien à la tragédie. L’entendre, c’est écouter le chant de la Mort. Il restera surement gravé dans ma mémoire. Je ne cesse de l’entendre dans les courts silences qui séparent les mots que je me répète avec vigueur.

Le grondement des chutes est peu à peu accompagné d’autre chose. L’écho distant d’un moteur perce l’air humide. Pour la première fois depuis que j’ai adopté ma cachette, je me tourne vers la rivière Nahanni et je scrute le ciel. Il est là ! L’hydravion survole la forêt au loin et s’approche de l’endroit où il doit atterrir, en haut des chutes, à l’autre bout du sentier de portage. C’est ma seule chance. Je sors de derrière le rocher, je prends une grande inspiration, je retire la pin de sureté de ma bouteille d’antiours et j’entame ma remontée du sentier en courant.

Mes espadrilles trempées sont rapidement brunies par la terre battue. Deux ou trois petites roches se glissent entre la semelle et mon pied droit. Je continue mon ascension malgré les heurts.

Je suis arrêtée brusquement dans ma course lorsque, dans l’étroitesse du sentier, je vois un pelage brun devant moi, à une vingtaine de mètres, qui bloque le passage. Cherchant la tête du gros animal, je me rends compte qu’il avance dans la même direction que moi, mais avec moins de presses. Il ne me voit pas, mais il m’est impossible de le contourner rapidement sans qu’il détecte ma présence.

Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je fais ? Un nouveau mantra bourdonne dans ma tête pendant que je me cache derrière une épinette.

Impulsivement, je dénoue mon espadrille droite et le lance le plus loin possible du sentier. Elle atterrit dans les broussailles avec un petit impact. L’ours s’arrête et observe la forêt. Je répète mon geste avec mon espadrille gauche. Elle atterrit plus près de l’ours. Curieux, il s’avance, libérant la voix. Songeant au sanctuaire qu’est l’avion qui doit atterrir d’un instant à l’autre, je m’élance à corps perdu dans le sentier.

Arrivée près de l’ours, je vois sa tête se retourner vers moi. Sa gueule rougie par le sang s’ouvre un peu et ses yeux perfides me visent. Pendant un instant, nous nous évaluons l’un l’autre. Puis, ses pattes avant font trembler les brindilles au sol et il se jette sur moi en rugissant de la même voix d’outre-tombe que j’avais entendue, plus tôt, dans la tente. Rien ne va plus, j’appuie sur la gâchette de la bouteille en direction du grizzli. Une longue trainée de gaz crée un nuage protecteur duquel surgit l’ours qui me plaque au sol avec violence. Maintenant mon doigt pressé sur la gâchette, je parviens à viser son museau. Visiblement dérangé, le grizzli s’éloigne pour retrouver ses sens.

Sonnée, je relâche la bouteille en me relevant et je reprends ma course vers le bout du sentier. Ne regardant même pas derrière moi pour voir si je suis pourchassée, je traverse les derniers mètres jusqu’à la rive, au sommet des chutes. J’arrive juste à temps pour voir l’hydravion se poser sur l’eau. Pendant qu’il vogue vers la petite plage où il doit s’arrêter, je gesticule en criant à l’aide. J’aperçois alors le pilote ouvrir une porte, les touristes qu’il transporte derrière lui criant de terreur, viser un fusil en ma direction et tirer. Dans mon dos, j’entends le grizzli crier, à son tour, une dernière fois. Emporté par la mort, il s’affaisse sur la grève, sous l’ombre des épinettes noires.


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