Roman-feuilleton : La dévoration_37

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Alice, la collègue de Pierre qui est aussi sa voisine, est partie dans la Nahanni avec Adrien, le compositeur néoclassique français qui enregistre les sons de la nature. À Yellowknife, Pierre sait que Nora, la clocharde, est la mère de son amoureux, Carl, mais il ignore s’il doit lui en parler.

Les chutes Virginia

Je profite seule de la lueur des dernières braises. La journée a été longue. J’ai suivi Adrien aux chutes Virginia et nous y avons passé plusieurs heures. Le spectacle était magnifique. Les cascades d’eau, d’une blancheur éclatante et enserrée de hautes falaises, plongent et s’abattent sur des récifs. Elles sont divisées par une grande dent de roc pointue qui émerge de l’écume. Au sommet, un peu de mousse et d’orchidées enrobent les pieds d’une épinette corpulente qui semble régner, à l’abri des feux, sur le royaume de la Nahanni. Sur les rives avoisinantes, ses congénères, entassés les uns sur les autres, aux allures chétives, rachitiques et vertes de jalousie, semblent rêver d’occuper ce trône sacré.

Le son du grondement incessant des chutes m’habite encore et ne cesse de me remuer. Adrien n’en avait que pour cela. Toute la journée, il a installé son attirail de microphones et de câbles à différents endroits autour de Virginia pour enregistrer ses mugissements. Moi, je l’ai suivi en silence.

Enfin seuls, devant l’interminable coucher de soleil, nous avons allumé un feu et fait bouillir de l’eau. Nous avons mangé nos soupes instantanées pendant qu’Adrien me faisait (ré) écouter ses captations sonores de la journée. J’aurais aimé qu’il m’accorde plus d’attention, qu’il prenne un peu de temps pour profiter du moment et de la beauté des lieux avec moi. Force est de constater que je serai toujours reléguée au second rang avec lui. Je serai toujours perdante contre sa musique. Je resterai sa maitresse…

J’éteins les braises avec de l’eau puisée près des chutes et je rejoins Adrien qui est déjà dans notre petite tente. Je le surprends en pleins ébats avec ses microphones et ses câbles.

« Au cas où on entend un animal passer près de la tente, m’indique-t-il. Je pourrai l’enregistrer. Ce sera génial comme matériel. »

Encore une fois, le sens des priorités d’Adrien m’étonne. Il préfère enregistrer les bêtes plutôt que de les éloigner de nous. Épuisée, je me glisse dans mon sac de couchage, je sors mon loup, mes bouchons, et je laisse le souvenir des flots de la rivière me guider vers le sommeil.

Quelques heures passent ainsi, jusqu’à ce qu’un son inconnu vienne troubler notre paisible clairière.

En ouvrant mes paupières, mes cils se frottent au tissu qui couvre mes yeux. Adrien a commencé à s’agiter à côté de moi. Je lève le loup et je le vois, sous la toile de la tente légèrement illuminée par le ciel clair de la nuit septentrionale, qui allume son équipement. Je retire le bouchon d’une de mes oreilles et je lui demande ce qu’il se passe. Pour seule réponse, Adrien se tourne vers moi et place son index sur ses lèvres. Délicatement, je retire l’autre bouchon et je tends l’oreille. Quelque chose bouge à l’extérieur. Le son est très faible, mais je ressens toute la brutalité d’une douche froide quand je prends conscience qu’un animal rôde près de nous. J’ai le réflexe de prendre mes chaussures dans mes affaires. J’attrape aussi au passage notre unique bouteille de spray antiours, la seule arme que nous avons amenée avec nous, à l’insistance du pilote qui nous a conduit ici. Adrien se tourne à nouveau vers moi, l’index pressé sur ses lèvres.

Nerveusement, j’attache mes lacets. Adrien, quant à lui, ajuste quelques fils fanatiquement. Dans un geste précipité, il fait rebondir un microphone sur la toile de la tente et la fait murmurer. Apeurée, je reste en apnée dans cet instant fatidique.

Venue d’outre-tombe, une voix déchire le silence. Deux paires de griffes traversent la toile de la tente comme si elle lui eut offert la même résistance qu’un filet d’eau. Elle s’affaisse et je suis bousculée par Adrien et son équipement dans un espace qui devient rapidement beaucoup trop petit pour nous tous. Un jet de sang nous éclabousse et Adrien pousse le cri le plus douloureux qu’on puisse entendre. Mais les rugissements spectraux de la bête prennent rapidement le dessus et je vois Adrien se faire extirper des décombres de la tente en battant des jambes. Puis, je l’entends être trainé au loin, criant toujours sa douleur.

Avec l’énergie du désespoir, je parviens à trouver le trou de sortie. Je m’extirpe à mon tour des décombres et je prends mes jambes à mon cou dans les profondeurs de la forêt.


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