Roman-feuilleton : La dévoration_35

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Alors que Carl est parti retrouver sa tante à Hay River, Pierre offre à Nora, la femme qui vit dans une tente dans le boisé près de son logement, les restants du repas qu’il a partagé avec Alicia et son ami compositeur qui planifient un périple sur la rivière Nahanni. En discutant avec Nora, Pierre découvre qu’il s’agit de la mère de Carl.

 Brochet pour deux

Léchée par les flammes du petit feu de camp, la chair blanche noircie par endroit. Nora m’apprend que le poisson doit cuire jusqu’à ce que le petit jus qui en sort s’assèche. Elle le saupoudre de feuilles de thé du Labrador, du « gots'agoò » qu’elle me dit. Ça donne du gout et c’est bon pour la santé, surtout pour les voies respiratoires. Et on peut le cueillir été comme hiver, ou au printemps, comme maintenant. Car oui, le printemps est enfin arrivé. Enfin ! Bien que le Grand lac ne soit pas encore dégelé, les bourgeons percent le bout des branches et quelques mouches circulent entre elles.

En début de soirée, j’avais cours. Le tli?cho est une langue vraiment fascinante, car elle pose un regard différent sur des concepts que nous tenons pour acquis en français et en anglais. Il y a les saisons, bien entendu, mais les notions de pardon et de remerciements sont différentes de ce que nous connaissons. Je ne les comprends pas encore très bien, mais j’ai saisi que le mot de remerciement « Mahsi » est probablement un calque du français ; « Merci ».

Mais, ce soir, Louise Football, notre enseignante, a décidé de miser sur la pratique plutôt que la théorie. Nous sommes allés pêcher dans le coin de Dettah avec des Dénés. Oui, j’ai appris à pêcher. Et ça a mordu. J’ai ensuite appris à battre le poisson sur la tête de toutes mes forces pour l’achever plus… humainement, j’imagine. C’était la première fois que je tuais. C’était rushant. Le sang du brochet a taché mes pantalons. Il donnait de gros coups de queue jusqu’à ce qu’il rende l’âme. Après, j’ai appris à tirer le plus de viande possible de la bête.

En rentrant à la maison, et séduit par le coucher de soleil ardent, je suis descendu dans le boisé offrir les filets à Nora.

« It’s ready », annonce-t-elle en le retirant du grill qu’elle utilise visiblement souvent. Les corbeaux perchés dans les arbres avoisinants nous observent scrupuleusement avec appétit. La viande blanche aromatisée est tendre à souhait et fond en bouche. Je me sens sale, mais je me délecte de ce repas improvisé. À l’hôtel Algonquin, où je travaillais il y un an à pareille date, les clients payaient de petites fortunes pour des plats gastronomiques. Mais ici, au milieu de nulle part, avec une vieille Denée, un poisson que j’ai pêché, et les moyens du bord, mon expérience culinaire est plus enviable.

Nous ne parlons pas. Normalement, le silence me rend mal à l’aise. De moins en moins avec Carl, mais Nora est une femme de peu de mots et je m’habitue à ce calme. Le coucher de soleil n’en finit plus et tamise le ciel. Un corbeau descend et se pose près du feu. Le torse bombé comme celui de la Castafiore, il nous présente un merveilleux chant. L’opéra de la taïga résonne dans l’air du Nord.

« Have you heard anything so beautiful, Nora? »

Comme seule réponse, elle lance un morceau de poisson à la cantatrice. Les autres corbeaux se jettent au sol et houspillent en demandant leur dû. La musique ne recommencera plus avec ce vacarme. On dirait des bébés qui braillent.

Je suis déchiré. Pour vrai. Lui dire que son fils est tout prêt serait si simple. Et pourtant. Je me demande si ça en vaut la peine. Qu’est-ce que ça changerait ? Elle est déchétarienne alors que lui travaille pour le gouvernement. En même temps, est-ce à moi de décider pour eux ?

« Would you like to see your child again? »

« No. »

Bon. Ça a le mérite d’être clair.

« I am happy alone. »

Très clair.

TRATRATRATRATRATRATRA

Les corbeaux s’envolent brusquement nous laissant seuls, Nora et moi, avec les éclats sonores qui nous assaillent. Avant de pouvoir comprendre la source de cet aria, des roches de la taille de boulets traversent la petite clairière et démolissent la tente de Nora. Apeurés, nous prenons nos jambes à nos cous et fuyons dans le sentier qui longe le bas de la côte. Égratigné par les branches, je suis Nora qui avance plus lentement que je ne le souhaiterais. Sans l’avoir vu, je me doute bien que c’est mon voisin exécrable qui est à l’origine de cette attaque. Nora est à bout de souffle ; elle en arrache.

« Come to my place, it’ll be safe. » Et nous remontons tant bien que mal la pente rocheuse où est perché le Domaine des Dieux.


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