Roman-feuilleton : La dévoration_33

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Après avoir échappé à l’incendie du High Rise de Hay River, un incident au cours duquel Pierre a subi une commotion cérébrale, Pierre et Carl commencent à suivre des cours de tlicho. Depuis quelques mois, le nouveau couple a vécu des émotions fortes. Ils ont notamment retrouvé le cadavre d’un explorateur basque et fait la rencontre de membres de la famille de Carl du côté de sa mère dénée qu’il n’a jamais connue.

 Le ramadan ténois

« Qu’est-ce que tu lis ? », me demande Alice, curieuse.

Le comptoir de services du Bureau des permis de conduire a connu une journée anormalement tranquille. Le premier KFC a ouvert ses portes en ville et ça a engendré un achalandage monstre. Il parait que tout le monde y était.

« C’est le dictionnaire tlicho ». J’étais justement dans les « G », à découvrir qu’il existe trois mots distincts pour désigner un grizzli.

« Tu suis le cours ? »

« Oui, avec mon chum. » C’est la première fois que je parle de Carl comme étant « mon chum ». Ça fait un peu weird, c’est vertigineux, mais j’aime ça. Alice est venue à mon poste de travail pour m’inviter à souper chez elle ce soir. « Ton chum peut venir s’il veut », s’empresse-t-elle d’ajouter. En fait, Carl est parti pour quelques jours. « Y’est à Hay River, mais ça me ferait plaisir de venir. Qu’est-ce que je peux amener ? »

Trois heures plus tard, sous le soleil encore tapant de 20 h, je traverse le stationnement du Domaine des Dieux, une bouteille de vin français à la main en direction du cube où habite Alice. L’air est frais, mais les cris des goélands au loin réchauffent. Un kitesurfer zigzague sur les vagues glacées de la baie.

Je ne sens plus la désorientation que j’ai connue dans les jours qui ont suivi ma commotion cérébrale. Ceux-ci restent flous dans ma mémoire. Je me souviens de l’incident, de l’incendie dans l’Obélisque à Hay River. Je sais qu’il n’y a pas eu de morts, mais que plus personne ne peut vivre dans l’édifice à cause des dommages qu’a causé le feu. Il me semble que Carl m’ait glissé un mot au sujet de sa tante et de son cousin, mais les détails m’échappent. Je sais aussi qu’il est parti les voir cette semaine, ou tenter de les retrouver. Enfin, j’espère qu’il ne croisera pas le colosse roux. M’a-t-il dit qu’il avait été admis à l’hôpital ? Peut-être… Bon, j’aurais vraiment besoin de me rattraper lorsqu’il revient.

L’appartement d’Alice, comme tous les logements du Domaine de Dieux, est identique au mien. Les meubles sont différents, plus colorés, mais, comme chez moi, il y a beaucoup d’espace vide dans le salon et sur les murs. Alice m’accueille vêtue d’une jolie robe fleurie ; elle est plus belle que je ne l’ai jamais vue au travail. Souriante, elle me présente à un homme aux cheveux très bouclés qui sirote déjà un verre de blanc.

« Adrien, Pierre. Pierre, Adrien. »

Avec un accent fluté des vieux pays, tout en me versant du chardonnay dans une coupe, Adrien se présente en tant que compositeur de musique. Avant de prendre ma première gorgée, je lui demande : « Qu’est-ce qui t’amène dans le Grand Nord canadien ? »

« La nature, la vraie, la sauvage », qu’il me dit avec une assurance déconcertante. Il m’explique qu’il est venu capter des sons afin de composer de la musique par après. « Il y a un peu plus d’un an, j’ai fait une résidence aux iles Kerguelen, à l’extrême sud de l’océan Indien, à quelques kilomètres de l’Antarctique. J’ai enregistré beaucoup de sons là-bas. Des mammifères marins, des oiseaux, notamment des pingouins. Dans ces sons, il y a des textures particulières, des hauteurs de notes qui m’ont inspirée et que j’ai reproduites par après en musique. Mon travail a attiré l’attention d’un orchestre symphonique en France et je suis ici pour faire une résidence du même genre. Avec Alice, on va faire la Nahanni en canot et, du coup, je vais capter des sons avec mon équipement d’enregistrement. »

Étonné d’apprendre qu’Alice participe à cette expédition, je me tourne vers elle pour la dévisager.

« Oui, c’est ce que je voulais te dire », m’avoue-t-elle, gênée, alors qu’elle commence à servir le poisson qu’elle a préparé. Nous l’aidons à amener les plats à table où nous nous installons pour manger. « C’est de l’inconnu », nous annonce-t-elle.

« Du quoi », demande Adrien en m’enlevant les mots de bouche.

« De l’inconnu. C’est un poisson gras à la chair blanche qu’on retrouve seulement dans les eaux douces du Grand Nord. Il est frais, je l’ai acheté au quai dans la vieille ville après le travail. La pêcheuse m’a dit qu’il a été attrapé ce matin. On est chanceux parce qu’elle me disait aussi que c’était la dernière fois qu’elle sortait sur le grand lac avant la fonte des glaces. Mangez pendant que c’est encore chaud ! »

Ma première bouchée a été savoureuse. La texture du poisson ressemble à celle du saumon, mais plus tendre. Le gout est moins fort, plus subtil, que celui qu’on connait des autres poissons comme la morue ou la truite. Je n’ai jamais vraiment aimé le poisson, mais celui-ci ne se fait pas prier pour une deuxième bouchée.

« Tu triches ! », lance Adrien à Alice.

« Non non, j’ai le droit », se défend-elle.

En piquant un autre morceau d’inconnu dans mon assiette, je demande ce qui se passe. Alice me dit qu’elle fait le ramadan.

« Le soleil est pas encore couché », la taquine Adrien.

Alice répond que la façon de pratiquer le ramadan est la source d’un gros débat au sein de la communauté musulmane des Territoires du Nord-Ouest. Certains choisissent de respecter les levers et couchers du soleil, comme le veut la tradition, ce qui est inenvisageable en été à Inuvik où le soleil ne se couche pas pendant plusieurs semaines en juin et juillet, souligne Alice. Mais d’autres décident de suivre l’horaire des levers et couchers d’Edmonton ou de Calgary, qui ont le mérite de se trouver dans le même fuseau horaire que nous.

Après le repas, nous sortons sur le balcon prendre de l’air. Adrien nous offre des cigarettes qu’Alice et moi déclinons.
« Mon » corbeau se perche à proximité et nous observe d’un air curieux. Après un moment, il se met à chanter ses plus beaux vers et ses plus belles mélodies. Rapidement, Adrien sort un gros micro couvert d’un duvet blanc et se met à l’enregistrer. Alice et moi écoutons silencieusement le corbeau se produire comme une cantatrice pour nous, alors que les lueurs orangées du soleil coulent vers le nord-ouest. En bas, dans l’ombre, je vois la silhouette d’une femme, tapie dans les buissons.


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