Roman-feuilleton : La dévoration_29

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Après avoir fait la macabre découverte du corps gelé d’un des explorateurs basques portés disparus, Pierre et Carl partent en voiture dans le Slave Sud pour se changer les idées. Lors du voyage, Carl confie avoir été victime de violence policière en Saskatchewan. Selon ce qu’il raconte, les policiers l’auraient délibérément laissé sur le bord de la route sans protection adéquate, un geste raciste.

Hay River

D’un côté, il y a la rivière, de l’autre, le chemin de fer. Les marchandises arrivent du sud par train et partent vers le nord en bateau. Le pétrole, la nourriture et les autres nécessités pour les collectivités nordiques sont déchargés au port de Hay River avant de voguer sur les eaux calmes du Dehcho (le fleuve Mackenzie), une route navigable jusqu’à l’océan Arctique. C’est dans la vieille ville où ce transfert s’opère, sur l’ile Vale, légère protubérance sur les rives sud du Grand Lac des Esclaves au confluent de la rivière au Foin. C’est aussi sur cette ile que les avions atterrissent, que la route se termine et que les vacanciers de Yellowknife viennent se prélasser sur les plages sablonneuses de la mer intérieure en juillet et en aout.

À quelques kilomètres en amont se trouve le centre-ville. Coincé, lui aussi, entre train et rivière. On y trouve l’hôtel de ville, la caserne de pompiers, l’épicerie, l’unique magasin d’alcool, le cinéma et de nombreuses écoles. Le tout est dominé par le High Rise, une immense tour à logements d’une quinzaine d’étages, blanche comme la craie. Puisque la ville est plate, elle est visible à des kilomètres à la ronde. « Un obélisque », ironise Carl en me faisant faire le tour de la ville. « Au printemps et en été, la forêt boréale génère des piliers de fumée noire, mais les villes érigent des tours blanches pensant être capables de se protéger de ses attaques incendiaires », poursuit-il.

De l’autre côté de la rivière se trouve l’une des deux réserves indiennes des TNO. Quelques routes, quelques petites maisons sans prétention. Aucun pont. C’est un gros détour pour s’y rendre. Sauf l’hiver. Lorsque la rivière est figée, un passage est accessible sur la glace. On descend les berges et on les remonte, comme une virgule. Il parait que de la réserve à la ville, c’est 30 minutes en été et 30 secondes en hiver.

« Le conseil municipal de Hay River est entièrement allochtone, les deux députés territoriaux aussi, mais la moitié de la population de la ville est autochtone », m’informe Carl, toujours au volant. « En fait, la population de la région est aujourd’hui majoritairement autochtone. On la divise en ville et en réserve pour mieux régner. » Peu à peu, je découvre une facette militante et politique de la personnalité de Carl.

Affamés, nous garons la voiture sous l’Obélisque, devant un café de la rue Courtoreille. « Courtoreille », un autre de ces noms de famille qu’on donnait à ceux que l’on nommait autrefois « les Indiens ». En fait, je remarque plusieurs noms francophones dans le paysage. Des noms plus communs comme « Lépine » et « Sabourin », mais aussi d’autres plus curieux comme « Sonfrere », ce qui, après « Marlène Sasseur » ferait un excellent gag digne du Dîner de cons, « Lamalice » et, bien sûr, « Chocolat », le nom de jeune fille de la mère à Carl. La ville a installé des banderoles sur les réverbères avec le nom des élèves finissants leurs études secondaires et celle qui pend au-dessus de nous est à l’honneur de Daniel Chocolat. Un cousin de Carl peut-être ?

« Tu le connais ? » demandè-je à Carl en pointant la banderole.

« Non », me répond-il.

« Il s’appelle Chocolat. »

« Je connais personne du côté de ma mère », me répond-il indifférent en se dirigeant vers le café.

À l’intérieur, nous commandons des tacos au corégone (fraichement pêché dans le Grand lac des Esclaves) et nous nous assoyons à une table près de la grande baie vitrée qui donne sur la rue et sur l’Obélisque. Carl, l’air songeur, regarde distraitement la banderole de Daniel Chocolat qui est ballotée par une petite brise hivernale. Pendant les quelques minutes où nous attendons notre commande, je sens Carl qui s’imagine la vie parallèle qu’il aurait pu avoir si sa mère n’avait pas été adoptée par l’institutrice ukrainienne qui l’a amenée de force en Saskatchewan. Et si, par le plus grand des hasards, son père et elle s’étaient tout de même rencontrés et mariés avant de le mettre au monde. En d’autres mots, il s’imagine une vie avec une mère, avec un deuxième parent, capable de l’être. Quelle vie aurait-il préférée ? Je le laisse réfléchir en silence. C’est un silence confortable, comme seul on peut en avoir avec l’être cher. Je me réjouis de savoir que Carl ne pense pas aux Basques morts gelés. Après tout, c’est pour se changer les idées que nous sommes venus à Hay River.

On appelle notre numéro.

« J’y vais », dis-je en me levant.

Je ramasse le cabaret avec les tacos encore fumants, dégageant un léger parfum de poivre. En le ramenant, je remarque un adolescent assis à une autre table, le dos cambré par-dessus des livres et des cahiers. Je reconnais tout de suite son visage rond et ses pommettes hautes, les mêmes que sur la banderole devant le café. « C’est Daniel Chocolat », me dis-je tout bas. Devrais-je le dire à Carl qui est encore perdu dans ses pensées à notre table ? Pensant bien faire, je m’approche de l’adolescent. Il ne me remarque que lorsque j’arrive à la hauteur de sa table. Il relève sa tête de sur ses devoirs et me jette un regard interrogateur. Avec mon plus beau sourire, je l’aborde : « Hi, are you Daniel Chocolate? » Il hoche la tête à l’affirmative. Pris d’une petite excitation à l’idée de peut-être pouvoir réunir Carl à sa famille perdue, je poursuis. « Cool, I saw your photo and your name on… euh… » Le mot « banderole » m’échappe en anglais. « Sorry, I can’t remember the word in English ». Je suis épais et je le sais. Pourtant, je n’ai qu’à faire quelques pas pour demander au traducteur agréé qui me sert de chum le mot pour dire « banderole » en anglais. Mais Daniel Chocolat est plus rapide.

« Je parle français, si tu préfères », me dit-il, confiant. Soulagé et surpris, je jette un regard en direction de Carl pour l’inviter à nous joindre. Il s’est déjà retourné sur sa chaise et fixe Daniel avec le même regard de fascination que l’on peut avoir lorsqu’on est témoin d’une collision.


Ajouter un commentaire
Vous désirez laisser un commentaire en tant que : Anonyme
Mon compte

Politique des commentaires

L'Aquilon désire encourager des débats intelligents et respectueux entre les utilisateurs de son site Web. Nous voulons créer une plateforme où divers points de vue et opinions peuvent être exprimés sur une vaste variété de sujets.

Cependant, nous avons décidé d'établir un mécanisme de modération complète. Ainsi, tout commentaire est lu et évalué par un modérateur avant d'être mis en ligne sur le site. La modération est effectuée par les membres du personnel de L'Aquilon, selon un horaire variable. Un délai plus ou moins long peut survenir entre l'envoi d'un commentaire et son autorisation.

D'emblée, tous les articles produits par les membres du personnel et par nos pigistes permettront aux lecteurs d'émettre un ou des commentaires. Cependant, il est possible que l'option de commentaire soit désactivée en raison d'un manque de disponibilité pour effectuer la modération ou lorsqu'un article perd de son actualité.

Voici les paramètres qui guideront les modérateurs : - Éviter tout propos discriminatoire, en suivant les principes de la Charte canadienne des droits de la personne. - Éviter tout propos qui constituerait du libelle ou pourrait être perçu comme étant diffamatoire.

- Éviter le langage abusif, les injures ou les insultes

En acceptant les termes de cette politique des commentaires, vous reconnaissez que le journal ne peut être tenu responsable pour la publication de vos commentaires.

Seuls les usagers inscrits et acceptant la politique des commentaires peuvent émettre un commentaire.

Suivez-nous
Changer de ville
Sondage

Aucun sondage sur le site présentement!

Voir tous les résultats des sondages