Roman-feuilleton : La dévoration_25

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Carl Sauvé est rentré à Yellowknife et lui et Pierre passent toujours plus de temps ensemble. Pendant ce temps, un signalement est donné pour indiquer la possible disparition des explorateurs basques, mais vu le peu d’information sur leur position au moment de l’appel de détresse de Pio, on reste sans nouvelles du duo disparu depuis environ deux mois.

Le bal des neiges

C’est un murmure en provenance de la cuisine qui m’éveille ce matin. Une odeur de viande cuite flotte jusqu’à moi. J’ouvre les yeux et, pour la première fois depuis des semaines, je constate que la chambre n’est pas entièrement plongée dans l’obscurité. Des lueurs matinales caressent les murs, tamisées par un rideau. Il ondule légèrement, entrainé par le souffle chaud du système de chauffage. Il cache les glaçons suspendus aux gouttières, mais j’aperçois une lanière de ciel bleu. Pendant un instant, j’ai l’impression d’être en plein été, la fenêtre ouverte fait vaciller le rideau jusqu’à ce qu’on l’écarte d’un grand coup pour submerger la chambre de lumière et d’un parfum de fleurs printanières. Mais je ne le fais pas. Trop attaché à cette illusion qui, l’espace d’un moment, nous transporte dans le temps. Si j’écarte le rideau maintenant, je me heurterais aux barreaux de cette prison nommée hiver.

C’est maintenant une odeur de brulé qui flotte dans l’air.

Carl entre dans la chambre avec un plateau-déjeuner. Il porte un de mes vieux teeshirts. Souvenir ramené d’une destination soleil. On y voit une plage avec quelques mots en anglais « Good morning sunshine ». Avec la plus grande précaution et un grand sourire aux lèvres, il s’avance vers moi et me souhaite « Bonne fête » en posant le plateau à côté de moi. Dans l’assiette, deux jaunes d’œufs me regardent avec quelque chose à se faire pardonner. L’un est entouré d’un blanc reluisant, pas cuit, et l’autre d’un blanc visiblement brulé aux contours. La cuisson des tranches de bacon n’est pas égale non plus. Il me tend une tasse de café très dilué. Je sais apprécier son geste, mais pour l’exécution, on repassera. Résigné à lui faire plaisir, je m’efforce d’en manger un peu.

« J’ai un cadeau pour toi », m’annonce-t-il. Entre deux bouchées, je lui demande : « C’est quoi ? »

« Une surprise. »

« Ben là… Quand est-ce que je vais la découvrir ? »

« Ce soir. Je t’emmène quelque part de plaisant. Tu t’habilleras chaudement. »

Nous passons la journée au lit. Une journée entière sacrifiée à l’intime, n’en déplaise au productivisme.

Une fois la pleine lune bien haute dans le ciel, nous sortons et descendons discrètement la colline du Domaine des Dieux. Nous nous engageons sur la passerelle sur pilotis qui traverse les marais gelés. À notre gauche, un boisé sombre qui cache surement des bêtes féroces. À droite, les phares des voitures vivotent au loin comme des lucioles sur l’autoroute de glace. Arrivé au bout de la passerelle, nous posons pied sur la glace solide qui recouvre la baie de Yellowknife. Une musique sourde de fête anime l’air froid et nous voyons un imposant bâtiment fortifié, découpé au sommet par des créneaux. Ses vitraux de glace laissent filtrer des jets lumières gaies dans la nuit noire.

Pris d’émerveillement, je m’exclame « Un château de glace ! »

« Surprise ! » m’annonce Carl. « En fait, c’est un château de neige. Y’a un bal ce soir et je me demandais si tu voulais m’accompagner. J’ai deux billets ». J’accepte. Nous nous joignons à la foule qui se masse à l’entrée, sous la barbacane. Je suis émerveillé comme Cendrillon, le soir de son bal. Un bal auquel je n’aurais jamais pu aller accompagné d’un Dené-Franskaskois, mais ce soir, dans le château de neige, dans le royaume de la baie de Yellowknife, toute transgression est possible. Mon conte de fées à moi, au sommet de la Terre. Puis, la herse s’ouvre et nous entrons dans l’enceinte.

À l’intérieur, un DJ fusionne des musiques de toutes les langues et de toutes les provenances. C’est un party cosmopolite qui se déroule dans la grande salle de banquet. Les fêtards, vêtus de parkas de fourrures et de manteaux de ski rétro dansent en cadence, se mêlent les uns aux autres et réchauffent en chœur le ventre du château. Sur la scène, des danseuses de baladi succèdent aux joueurs de tambours africains. Des acrobates marocains étalent ensuite leur virtuosité et des Ukrainiens, vêtus de pantalons bouffants et de jupes colorées, les chassent avec leurs sauts et leurs pirouettes. Carl et moi nous livrons à une danse lascive, ou du moins à des mouvements aussi sensuels que nos épais vêtements d’hiver nous le permettent.

Un air chaud et moite nous entoure et nous enivre, mais il se heurte à une perpétuelle fraicheur à la hauteur des jambes qui me dérange.

« Ça va ? », me demande Carl.

« Mes orteils me font mal. Je crois que c’est le froid. »

« Viens. »

Il me tire par la main dans un couloir étroit et désert et me fait assoir sur un siège de glace, transparent et pur comme du verre. Autour de nous, des vitraux où sont taillés de drôles d’oiseaux, aux jambes minces, et aux becs pointus laissent filtrer une fine lueur. On dirait presque des fresques japonaises.

« Tiens, j’ai quelque chose qui va te soulager », me dit Carl en retirant avec délicatesse mes bottes. Il sort un sachet d’une poche de son manteau et l’ouvre.

Je lui demande curieusement : « C’est quoi ? »

« Des chauffe-orteils », me dit-il en séparant deux languettes et en les collant sur mes bas de laine. « Ça aide ». Puis il remet mes bottes à mes pieds et noue lui-même les lacets.

Je lui dis : « T’es vraiment romantique, tu sais ? » Il sourit.

Je poursuis : « Merci pour la belle soirée ».

Se penchant ensuite à mon oreille, il me murmure « Je t’aime ».

Nous retournons danser jusqu’à ce que la fête se termine, au douzième coup de minuit. Ensuite, nous suivons la foule à travers la cour, à l’extérieur du château. Un immense feu de joie brille dans le faubourg des maisons-bateaux.

Carl rencontre quelqu’un qu’il semble connaitre. C’est un jeune homme. Il porte un manteau mince et sombre. Ils discutent un peu pendant que j’admire les aurores boréales qui serpentent entre les étoiles.

« Pierre ! » C’est Carl qui m’interpelle.

« Voici Louis. Il me dit qu’il a vu les Basques à Dettah avant leur départ. Il était dans un sweat lodge avec eux. Je crois qu’il sait quand et dans quelle direction ils sont partis en janvier dernier. »


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