Roman-feuilleton : La dévoration_24

Crédit photo : Xavier Lord-Giroux

Crédit photo : Xavier Lord-Giroux

Résumé : Après avoir tenté de nouer contact avec Nora, la femme qui vit dans une tente près de son complexe immobilier, Pierre reçoit un appel. C’est son amant parti à Saskatoon, Carl Sauvé, qui lui parle comme à un étranger.

 Un hiver de lait d’amande

« Qu’est-ce que tu veux ? » Encore frustré par son brusque départ, je réponds sèchement à Carl. « Déjà revenu ? »

« Monsieur Gautreau, je m’appelle Carl Sauvé. Je suis traducteur pour le gouvernement territorial. Je suis en compagnie de… »

Il est là pour interpréter pour un homme qui travaille aussi pour le gouvernement et qui veut me poser des questions au sujet du texto « Au secours » que j’ai reçu de Pio, hier soir. Il m’explique qu’il est encore trop tôt pour signaler une disparition à la police, mais que, compte tenu du froid, les employés du gouvernement qui sont sur le terrain recevront une notification pour rester aux aguets. « Pouvez-vous nous décrire les deux hommes ? », me demande Carl. Transgressant les règles éthiques, il ajoute comme si de rien n’était : « Mon collègue ne comprend rien de ce qu’on dit. Tu vas bien ? »

Ah, Carl… Je parle bien anglais et il le sait, mais j’apprécie cette coïncidence. Je m’en voudrais de lui demander de quitter l’appel.

Je décris sommairement mon souvenir des deux Basques qui se résume pas mal à « L’un est grand, l’autre est petit. Passé un beau Noël ? » Carl traduit pour son collègue, ce dernier se permettant un « Did he say something about Christmas? » Carl jure que non. Après sa seconde question, il me dit : « Fais un peu attention quand même. Les vacances sont bonnes. Tu me manques. Savez-vous dans quelle direction ils allaient ? »

J’ai l’impression que le soleil se fait plus brillant dans l’appartement. Que le plancher était un peu moins froid sous mes pieds.

« Toi aussi tu me manques ». J’ai machinalement répondu à sa question sur les Basques, patienté pendant qu’il traduisait pour l’autre homme, me rongeant les ongles en attendant impatiemment sa prochaine question. Je sais déjà qu’elle va porter sur les vêtements que portent les Basques.

« Je suis encore chez mon père à Saskatoon. Ils étaient un peu mal pris au bureau et ils m’ont appelé seulement pour ceci. J’ai accepté quand j’ai vu ton nom. Ils savent pas qu’on se connait. J’ai eu peur qu’il te soit arrivé quelque chose. »

« T’es chou. Tu reviens quand ? L’un portait un manteau vert, l’autre orange. »

Après avoir entendu la traduction de ma réponse, l’homme a demandé pourquoi Carl parlait de Saskatoon. Carl a patenté une excuse, du genre qu’il avait mal compris quelque chose que je lui ai dit précédemment. Mais nous savions tous trois que ce n’était pas vrai. L’homme se doute surement de quelque chose. Nos prochains échanges restent brefs. Carl insère subtilement un « La semaine prochaine » et moi un « tu viendras me voir ».

Quelques jours plus tard, et pour mon plus grand plaisir, Carl Sauvé est de retour chez moi.

Nous avons rapidement retrouvé nos vieilles habitudes. Ses romans s’accumulent sur ma table de chevet. Ses vêtements sales dansent avec les miens dans les eaux de ma laveuse. Je prépare nos cafés tous les matins. Mais toujours pas de brosse à dents, il partage la mienne. Je me fais à l’idée que ce sera surement la dernière chose qui entrera ici. Un jour, je lui fais la remarque, à la blague.

« Chaque chose que tu laisses ici, c’est comme si je gagne un badge. Tu sais ? Comme dans Pokémon quand tu bats un gym leader. Là, pour l’instant, j’ai le badge de livre, le badge de linge, le badge de lait d’amande — pour tes cafés. Je saurai que j’aurai tout gagné quand j’aurai le badge brosse à dents. »

Je le prends par la taille, nous tourbillonnons dans l’espace. Il m’embrasse, me mordille la lèvre inférieure. J’ai pris gout à cette drôle de manie qu’il a. Je me rends compte que ces moments avec lui sont les moments les plus heureux que j’ai eus depuis longtemps ; depuis le décès de ma nièce. Mais ce nuage plane toujours, il n’est jamais bien loin. Je lui en parlerai en temps et lieu.

Les jours de janvier se sont écoulés dans l’harmonie. Sans en parler à Carl, j’ai laissé trainer des boites de biscuits, des sardines et des noix tous les soirs, dehors, à côté de ma porte. Et, tous les matins, ils n’y étaient plus. Même si mon voisin tatoué a publié la photo qu’il a prise de Nora et moi devant les poubelles du complexe d’habitation, et que des voisins m’ont lancé quelques regards croches en me voyant par après, je marche encore la tête haute dans le quartier. Depuis, le temps a fait son effet et me blanchit de jour en jour de la faute d’avoir protégé une clocharde. Je n’hésiterais pas à le refaire s’il le fallait. Mais, il me fait plaisir de savoir que Nora n’a plus à piger dans les poubelles pour se nourrir. L’ordre des choses est en équilibre. Du moins, pour le moment.

En février, l’ensoleillement quotidien a repris une durée normale autour du Nouvel An chinois. J’avais oublié à quel point le soleil pouvait être fort et lumineux. Je ne sors plus sans mes verres fumés. Unanimement, les marmottes ont annoncé un printemps hâtif dans les provinces. Mais, dans les territoires, personne ne se leurre ; l’hiver est loin d’être terminé. À la Saint-Valentin, j’ai retrouvé une brosse à dents de plus sur le comptoir de ma salle de bain.
Nous sommes aujourd’hui le 1er mars. Je me rends compte qu’il y a plus de deux mois que je n’ai pas eu de nouvelles des Basques. La GRC a annoncé leur disparition, mais sans plus. Je me dis qu’ils se trouvent surement quelque part dans la toundra et qu’ils réapparaitront tôt ou tard sur les berges de l’océan Arctique. En bas de la colline, sur l’épaisse glace en plein cœur du quartier des maisons-bateaux, un immense château de neige a pris forme au cours de l’hiver. Carl me dit que nous irons y faire un tour ce soir.


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