Roman-feuilleton : La dévoration_23

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Alors que le beau Carl Sauvé est parti comme un voleur en Saskatchewan et qu’on est toujours sans nouvelles de Pio qui a envoyé un message de détresse, Pierre découvre quelle est la présence mystérieuse qui farfouille dans le boisé près de son logement. C’est Nora, la femme incapacitée du centre-ville, qui vit dans une tente au beau milieu de l’hiver glacial.

Ordure

Ma chambre est moite et chaude. Des traces de coulis luisent sur les murs. L’humidificateur crache de la vapeur comme un volcan bien éveillé.

J’ai passé la nuit à rêver de forêts tropicales et d’oiseaux exotiques. De fruits savoureux et de prédateurs aux yeux scintillants. Je me promenais au hasard, sans hâte, dans cette jungle exubérante jusqu’à ce qu’un fauve, rôdant parmi les végétaux, se jette sur moi, gueule ouverte, crocs acérés…

Je viens de me réveiller en sueur, entre mes draps ivoire. Les repoussant d’un geste, je sors du lit, laissant derrière les souvenirs de la nuit. La fenêtre de ma chambre est complètement glacée.  Je gratte frénétiquement le givre avec mes ongles. Dehors, un coyote passe sous la fenêtre, chassée par les premières lueurs du soleil qui éclairent l’horizon. Je cesse de gratter, sachant très bien que la lumière fera fondre cette mince couche cristalline. 

Je m’habille en vitesse et je sors dehors. Je traverse le stationnement du Domaine des Dieux où quelques voisins s’affairent à démarrer leurs voitures. L’un d’eux, bravant le froid matinal en ne portant qu’un teeshirt, exhibe ses tatouages et ses muscles en se pavanant, un sac de déchets bien rempli à la main, vers le gros bac à ordures partagé par les habitants du Domaine. Je le suis de loin jusqu’à ce que j’arrive aux marches de l’escalier qui mène au boisé sur la colline. En bas, je m’engage dans le sentier qui traverse la forêt. Mon regard est aussitôt attiré vers quelque chose de jaune qui traine dans le sentier. Je ne l’avais pas remarqué lorsque je suis passé hier soir. En m’approchant, la neige crissant à chaque pas, je reconnais l’emballage : c’est une barre de chocolat Pal-O-Mine. Ce constat me frappe. Et si c’était...? Une querelle éclate alors en haut de la colline. Elle est amplifiée par des croassements de corbeaux. Ils volent en cercle dans les airs au-dessus de l’escalier de bois. Instinctivement, je sais que celle que j’allais voir au bout du sentier se trouve en fait en haut des escaliers que je viens de descendre. Je fourre l’emballage dans une poche de mon manteau et je remonte.

Soulagé de savoir qu’elle a survécu à sa nuit dehors, je retrouve Nora dans sa parka violette, près des gros bacs à ordures du Domaine des Dieux avec un homme, le voisin tatoué, qui la tient fermement par le bras. Ses injures et ses insultes fusent et se nouent au vacarme des corbeaux qui tentent tant bien que mal de faire peur au bourreau de leur maitresse. Le petit corps chétif de Nora ne peut que se soumettre à la force et à la violence de mon voisin. Craignant qu’il la blesse, je m’interpose entre eux en criant au voisin de la laisser tranquille.
« Don’t protect her, she deverves it », me beugle l’homme, le visage cramoisi de fureur. Il se plaint d’avoir vu Nora récupérer son sac d’ordures après l’avoir jeté. Il affirme qu’elle n’a pas le droit de faire ça. Je vois que le sac a été percé et que les corbeaux ont magnifiquement répandu son contenu sur la neige au sol.

Emporté par l’émotion, je lui dis que ça ne lui donne pas le droit de la violenter.

« Why do you care? », me demande-t-il méchamment.

Du tac au tac, je lui réponds « I know her ». Et après une pause, espérant calmer le jeu, « Her name is Nora ».

Mais en vain. L’homme dégaine son téléphone cellulaire et le pointe en notre direction. J’entends le déclic sec de l’appareil photo. En entamant son retrait, ne pouvant user de sa force pour se défendre contre le froid sur sa peau nue, il nous lance que nous avons intérêt à nettoyer le dégât autour de nous, sinon il nous dénoncera dans les médias sociaux.

« Is everything ok? » Je me rends compte que c’est la deuxième fois en moins de 24  heures que je pose cette question à celle qui se relève du sol avec persévérance. Sentant le danger s’éloigner, les corbeaux recommencent à picorer le sac à ordure, l’éventrant et en éparpillant son contenu.

« I don’t need your help », me lance Nora, sans même me regarder. D’une main ridée et usée par le temps, elle décroche sèchement un vieux croissant du bec d’un des oiseaux et le fiche dans sa bouche.

Légèrement dégouté, mais déterminé à ne pas laisser cette pauvre femme se nourrir d’ordures, je lui offre de venir chez moi pour manger. Comme seule réponse, elle s’éloigne et descend les escaliers de bois vers sa tente. Déçu, je rétracte mes mains dans les poches de mon manteau et je sens l’emballage de la Pal-O-Mine près de l’une d’entre elles.

Je me doute bien maintenant que c’est Nora qui a fouillé mes affaires le premier jour où je suis arrivé à Yellowknife, alors que mes valises trainaient sur le palier devant mon appartement. Personne ne vend ce genre de chocolat ici, alors l’emballage dans ma poche devait surement contenir la barre que j’avais achetée à l’aéroport au Nouveau-Brunswick. Étrangement, je ne lui en veux pas. Au moins, ça lui aura évité un repas de fortune sorti des vidanges.

Le festin terminé, les corbeaux s’envolent un à un avec la vigueur d’un artiste donnant le dernier coup de pinceau à une œuvre, laissant une trainée de déchet derrière eux. Le dernier me regarde et chante quelques notes avant de suivre son groupe.

Une fois seul, je laisse le dégât derrière et rentrechez moi, le soleil illuminant un peu plus le stationnement du Domaine. Un air tropical résonne : c’est mon cellulaire. Quelqu’un m’appelle. Je réponds en montant les marches.

« Bonjour, est-ce que je peux parler à Monsieur Pierre Gautreau, s’il vous plait ? », m'interroge d’un ton sérieux la voix de Carl Sauvé.


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