Roman-feuilleton : La dévoration_22

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Rien ne va plus pour le duo d’aventuriers basques qui s’est lancé dans une expédition à ski de Yellowknife à l’océan Arctique par les routes de portage. Bixente a été dévoré par les loups alors que Pio est pris d’hypothermie en tentant de rejoindre la route. Il réussit à envoyer un unique message texte à Pierre avant que son téléphone ne manque de charge : « Au secours ».

Dragon boréal

La voix à l’autre bout de la ligne me demande une dernière fois dans un français forcé, mais compréhensible :

« Vous ne pas savoir où ils sont ? »

« Non. »

« Ni quel chemin ils prendre pour aller à Wekwèeti ? »

« Non plus. »

« Ni quand eux être partis de Yellowknife ? »

« Non. »

Le répartiteur lâche un soupir qui exprime toute son impuissance face à cette situation. Je suis bien conscient de l’étrangeté de mon appel. Deux hommes que je ne connais à peine sont partis à un moment donné pour Wekwèeti à pied. Il y a 15 minutes, j’ai reçu un texto de l’un d’entre eux où il était écrit « Au secours ». Depuis, aucune autre communication. Pio ne répond pas à son téléphone.

Le répartiteur reprend : « Okay, monsieur Gautreau, nous allons appelez-vous si nous avoir d’autres questions. » Et il raccroche.

Impuissant et inquiet, je me retrouve seul avec mes pensées dans mon grand appartement silencieux ; l’horloge du four, déconnectée du temps, clignote toujours à la mauvaise heure. J’enfile bottes et manteau et je sors dehors sur le balcon pour décompresser. L’air est toujours aussi froid, mais de faibles lueurs vertes flottent dans le ciel noir. Carl m’a dit un jour que les aurores boréales étaient comme la passerelle entre le monde des vivants et celui des morts. Que les âmes en attente d’une renaissance sur Terre y dansaient. Depuis près de 5 000 ans, les Chinois y voient des dragons. L’ondulation des voiles verdâtres avec, à l’occasion, des pointes rouge feu est probablement la vision la plus réelle qu’on peut espérer avoir de ces créatures mythiques. Et pourtant, on dirait plutôt une cicatrice gigantesque en mouvement. Comme celles que l’on porte en soi, intangibles, lorsque l’âme est blessée. Ballotées par les vents de l’humeur.

C’est alors que j’aperçois un petit point lumineux qui vacille dans la pénombre du boisé au bas du Domaine des Dieux. On dirait la lumière de la flamme fragile d’une chandelle. Je plisse les yeux, mais je n’arrive à voir rien d’autre. Ce n’est pas la première fois que je la vois, que j’observe ce phénomène, mais je ne sais toujours pas qui en est l’auteur. Un froissement de plumes perce le silence, puis plus rien. L’imposante nuit reprend le dessus et la flamme disparait. Du même coup, je cède au froid et je rentre.

Qui peut bien avoir intérêt à être dehors à cette heure tardive du soir dans de telles conditions ? Je sais qu’il y a quelques tentes inhabitées qui parsèment le boisé sur la colline, mais y’a-t-il encore quelqu’un qui y vit en cette période de l’année ? Impossible, il fait -40 degrés Celsius… Et pourtant, j’ai entendu ronfler dans l’une des tentes il y a quelques semaines à peine alors que le mercure était bien au-dessous de zéro. Mais là, à -40, il y aurait encore quelqu’un ? Cette pensée me ronge. Elle me met mal à l’aise. Je suis seul et au chaud dans un appartement beaucoup trop grand alors que quelqu’un est peut-être en train de mourir de froid à quelques dizaines de mètres d’ici.

Pour la seconde fois aujourd’hui, j’enfile les épaisseurs de vêtements qui forment mon « scaphandrier » et je sors dans la nuit, armé d’une lampe de poche. Le Domaine des Dieux est calme. Je traverse l’immense stationnement au centre des cubes d’habitation vers l’escalier de bois au bout qui descend vers la vieille ville et où on peut avoir accès aux sentiers qui traversent le plateau boisé de la colline. Les lueurs des lampadaires et de la ville disparaissent derrière les arbres alors que je descends les marches. Arrivé au niveau du sentier, j’allume la lampe de poche et pénètre la forêt. Les ombres vacillent sur le chemin lugubre. Personne ne sait que je suis ici. Si je m’enfarge sur une branche au sol et que je perds connaissance en me frappant la tête en tombant, personne ne va venir me chercher ; je meurs de froid. Si seulement Carl était ici… mais, non. Je peux me débrouiller sans lui. Je me débrouille sans lui.

Le crissement de la neige sous mes pas résonne beaucoup trop fort à mon gout et relève sans subtilité ma présence. Mais, contre toute attente, je commence à entendre un bruit au loin. Qu’est-ce que c’est ? Un frottement ? Oui, un frottement sur de la toile. Je continue de m’avancer prudemment. Puis le frottement s’éteint. Une voix nerveuse et claire sort des ténèbres et me demande : « Who’s there? »

Surpris, je réponds « I live up the hill. It’s so cold and I saw you. I just came to check if everything was OK. »

Silence. Je relance.

« Is everything OK? »

Rien. Le frottement de toile recommence. Je décide de m’approcher un peu plus afin d’en avoir le cœur net. La lumière que projette ma lampe commence à me montrer une silhouette qui s’active. Elle jette de la neige sur ce que je devine être une tente. C’est une femme, assez petite sous sa parka violette. Au sol et sur les branches basses des arbres avoisinants, cinq ou six corbeaux nous observent en silence.

Je tente un « Hi » timide qui est repoussé d’un « What do you want? ». La femme s’est retournée vers moi. Son visage découvert est ridé. Il me semble familier.

« I know you », lui dis-je. « Your name is … it’s Nora, right? »

« How do you know me? », me demande-t-elle, incrédule. Je lui rappelle que c’est moi qui l’avais retrouvée dans la rue, un après-midi alors qu’elle était ivre.

« I don’t remember and I don’t need any help today », me répond-elle sèchement. J’insiste en évoquant les températures polaires insoutenables que la nuit nous réserve, je lui offre de dormir au chaud chez-moi, en haut de la côte, mais rien n’y fait. Elle va dormir dans sa tente qu’elle est vraisemblablement en train d’isoler avec la neige. Malgré mes craintes, elle a l’air sure d’elle et je crains qu’en insistant trop, les corbeaux se retournent contre moi pour me chasser.

Poliment, je m’excuse de l’avoir dérangée et je rebrousse chemin, impatient de retrouver la chaleur de mon lit. Je reviendrai demain m’assurer qu’elle va bien.


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