Roman-feuilleton : La dévoration_19

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Lors d’une vague de grand froid, Pierre est pris d’angoisse en se remémorant un souvenir troublant : il a assisté impuissant à la noyade de sa nièce, engloutie dans un plan d’eau après une sortie de route en voiture. Alors qu’il laisse entrer dans son logement un corbeau qu’il associe à la petite disparue, il reçoit un appel à l’aide sur son téléphone. Le message est écrit par Pio, un des voyageurs basques dont il a fait la connaissance quelques semaines auparavant.

Dettah

La sueur perle sur mon front et coule sur mes tempes pour se dissimuler dans les poils de ma barbe. Du coin de l’œil, je vois des gouttes tombées du menton de Bixente sur son torse nu. Autour de nous, les quatre Dénés qui nous ont invités dans leur sweat lodge ont la peau reluisante. Dans la faible lueur, on dirait presque qu’ils sont faits en or.

L’un d’eux, l’ainé — qui se fait appeler Moïse — prend une profonde inspiration. Nous faisons comme lui et je sens l’air chaud bruler les parois de mes narines. Mon corps se bat presque pour survivre dans cette insoutenable chaleur. Les pierres chaudes qui macéraient dans les braises d’un feu il y a quelques minutes à peine reposent maintenant à quelques centimètres de nos pieds, au centre de la tente. En expirant, l’ainé entame une prière dans une langue que je ne connais pas. C’est probablement du tli?cho, si je me fie à ce que j’ai lu sur l’endroit. J’écoute avec fascination. Je me sens hautement privilégié d’avoir gagné la confiance de Moïse et de son groupe pour qu’ils nous invitent ainsi dans leur intimité. Les autres commencent à réciter une nouvelle prière qui a une sonorité familière. Moïse et un autre homme, le deuxième plus avancé en âge, récitent en Tli?cho alors que les deux autres hommes, qui ont à peu près le même âge que Bixente et moi, la murmurent en anglais. Je la reconnais ! C’est le Notre Père. En suivant leur rythme, je commence à la réciter en français « Pardonne-nous nos offenses… » et Bixente, la reconnaissant alors, la termine à son tour en basque. Et, en chœur, notre polyphonie se termine sur le même mot avec un sourire complice : « amen. »

En sortant du sweat lodge, je remets mes bottes et fais quelques pas dans la neige. Je respire à mon gré, sans craindre les brulures. Il fait bon vivre, me dis-je, alors que les transpirations de mon corps s’évaporent dans l’air froid et créent comme un ectoplasme autour de moi. Me retournant vers mes compagnons, je les vois sortir de la tente et s’épanouir comme des fleurs au soleil ; la rosée se volatilisant et créant cette espèce de buée évanescente. Selon Moïse, ce sont les déjections de l’âme. Ça purifie.

Je me sens nettoyé de mes tracas. Mais en regardant autour de moi, je vois le village de nos nouveaux amis. Une cinquantaine de petites maisons à un étage et quelques tipis sont répartis autour du centre du village. S’y trouve un arrêt de bus où le nom de l’endroit, Dettah, qui, toujours selon Moïse, signifie « Pointe-Brûlée » dans sa langue maternelle, est écrit au crayon-feutre sur une vitre très sale. Ici, il n’y a pas de banque ; il y a une machine ATM. Il n’y a pas de trottoir ; il y a des chemins enneigés qui servent piétons et voitures. Il n’y a pas de restaurant ; ce sont les habitants qui vous invitent à y manger ou non. Pas d’hôtel non plus. Une petite église blanche comme la neige avec des contours bleu ciel garde l’entrée du village. Elle porte le nom de Sainte-Kateri Tekakwitha, la première autochtone d’Amérique du Nord à avoir été canonisée, parait-il… Un portrait d’elle est placardé à côté de la porte principale. On la voit, jeune et pure, coiffée de deux tresses noires qui descendent autour d’une croix de bois qu’elle tient près de son cœur. Entourée d’un halo blanc, elle contemple sereinement le ciel…

Au loin, de l’autre côté de la baie, on voit les grands édifices de Yellowknife perchés sur le plateau rocailleux qui domine la région. Ils ont l’air de manches de couteaux bien plantés dans la terre, dont les lames descendent jusqu’aux profondeurs des mines d’or qui y étaient autrefois exploitées et sur lesquelles la ville s’est construite. Là-bas, personne n’était en mesure de nous aider à trouver notre chemin vers Wekweètì, Kugluktuk et l’océan Arctique. Ici, à Dettah, mon intuition me disait que nous trouverions les conseils que nous recherchions. Et nous les avons trouvés. Ou, en fait, ce sont eux qui nous ont trouvés.

Hier, pour tester notre équipement de voyage, Bixente et moi avons traversé la baie en suivant l’autoroute de glace qui lie la ville au village. Deux traineaux, remplis à rebord de notre équipement nécessaire pour notre périple à travers le Grand Nord canadien. Un camion a ralenti près de nous et c’est ainsi que nous avons fait la connaissance de Moïse. Il a bien vu que nous partions pour l’aventure et, par nostalgie des vieux jours peut-être, a tenu à nous partager ses conseils. Il nous a repêchés, invités chez lui et nous avons passé la soirée à discuter. Il nous a expliqué qu’autrefois, c’est en traineau à chiens que les Dénés parcouraient de longues distances en hiver. Mais, lorsque l’envahisseur blanc a voulu sédentariser les populations autochtones, la tradition s’est perdue peu à peu. C’est surtout pour les touristes qu’elle existe encore.?

En se rhabillant, Moïse nous a avoué qu’habituellement, il se méfie des Français, mais qu’il a fait une exception pour nous. Avec notre anglais approximatif, nous tentons de lui expliquer que les Basques sont aussi un peuple qui a été opprimé par les Français. À cela, il nous a fixés puis nous a sermonnés. Il nous a fait remarquer que nous avions de beaux vêtements pour des opprimés, que nous pouvions nous payer des voyages un peu partout à travers le monde et que notre couleur de peau nous avantageait de facto. Il nous a demandé si les enfants de notre peuple avaient été arrachés à leur famille pour être placés dans des pensionnats. Si nous ou des proches avions fait l’objet de tests médicaux douteux. Si nos femmes et nos filles disparaissent sans que les forces policières fassent enquête… J’ai senti que les blessures de Moïse, et du peuple déné, étaient encore vives et que nous aurions intérêt à éviter de parler d’oppression lors de notre expédition.

Après avoir fait nos adieux aux trois amis de Moïse, ce dernier nous a conduits, Bixente et moi, vers un lac au nord de Dettah en nous disant qu’à partir d’ici nous n’aurions qu’à suivre notre boussole vers le nord. Nous pourrons traverser une série de lacs très longs et éviter les épaisses forêts qui nous séparent de Wekweètì et de la toundra. Sous les flocons de neige qui commencent à tomber, Moïse nous dit qu’il priera pour que nous arrivions à destination. Nous le remercions en tli?cho, « Mahsi », qui ressemble étrangement au « Merci » que nous connaissons bien, et nous commençons à skier vers le nord.


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