La dévoration, un roman-feuilleton de Xavier Lord-Giroux_2

Résumé du précédent épisode : après avoir parcouru le Canada, Pierre se trouve au Nouveau-Brunswick où il travaille comme serveur dans une station balnéaire. Il quitte sa province pour entreprendre un nouveau travail aux Territoires du Nord-Ouest.

Résumé du précédent épisode : après avoir parcouru le Canada, Pierre se trouve au Nouveau-Brunswick où il travaille comme serveur dans une station balnéaire. Il quitte sa province pour entreprendre un nouveau travail aux Territoires du Nord-Ouest.

GAUTREAU, PIERRE. Je regarde distraitement mon nom imprimé en majuscule sur mes billets d’avion. J’aime mon prénom, Pierre. J’aime ce qu’il évoque : le roc, le mystère de ce qui se cache en dessous — ou, à l’intérieur. J’aime aussi le dicton : Pierre qui roule n’amasse pas mousse. J’aime moins mon nom de famille, Gautreau. Il est comme le son de la roche qui tombe au sol, rebondit et s’immobilise. Mon estomac émet une plainte. Je sors de ma torpeur pour me trouver à manger..

Il fait clair à l’intérieur de l’aéroport malgré le temps nuageux. « Bienvenue à Frédéricton », peut-on lire sur une affiche où un officier britannique en uniforme rouge écarlate portant sur la tête ce qui ressemble à une demi-coquille d’œuf nous salue sans émotion. J’ai un frère ici, il est politicien. Il s’est remarié il y a quelques années et a eu des enfants que je n’ai jamais rencontrés.

Au snack-bar, je m’achète 5 barres de chocolat « Pal-O-Mine » avant de traverser le contrôle de sécurité. Elles ont un centre fondant aux arachides enrobé d’un manteau de chocolat et elles sont fabriquées dans la région. Je les enfouis dans mon sac de voyage. Pour amener un peu de chez moi là où vais. En fait, le chocolat vient probablement des Antilles et les arachides d’Amérique du Sud, mais elles sont emballées ici alors disons que c’est tout ce qui compte.

L’avion quitte le sol. J’aperçois la maison de mon frère et de sa famille, toute petite, au loin. Je retiens une larme qui humecte mes cils. Après l’avoir séchée, ma main droite poursuit son mouvement et attrape une des barres. J’ouvre le sachet et prends une bouchée. Une seconde. Une troisième. Une dernière. Le sucre se transforme en une chaleur vive qui me traverse. Des gouttes de sueur perlent autour de mes tempes et j’ai un boost d’énergie. Je suis vivifié comme lorsque je revois un ami.

Atterrissage à Montréal. J’ai une bonne amie ici. Elle est écrivaine. Ça fait des années que je ne l’ai pas revue. Je vois son plus récent livre, Les neiges du volcan, sur les tablettes d’une boutique. Par réflexe, je l’achète et le range dans mon sac, mais je ne lirai probablement jamais. Moi, la lecture… Mais pour elle, je ferai peut-être un effort. Dommage de ne pas pouvoir la voir. Elle me manque pourtant. Comme tous mes amis artistes qui vivent maintenant ici. Je prends une barre de chocolat en leur honneur.

Décollage vers Ottawa. Le vol est très court. Un peu avant l’atterrissage, je contemple le centre-ville et la rivière des Outaouais sous la pluie. J’aperçois la Tour de la Paix au centre de l’édifice du Parlement. Je devine les édifices du campus universitaire à proximité où tant d’amis ambitieux et intelligents ont pris pays. Le brain-drain acadien, ici-bas. J’y songe en croquant autre barre au chocolat.

À Ottawa, je monte à bord de mon dernier avion. Le seul vol direct qui relie le sud-est du pays aux Territoires du Nord-Ouest. Immédiatement après le décollage, nous quittons les plaines est-ontarienne et commençons à survoler le Bouclier canadien. L’infinie forêt boréale. Les lacs, tellement de lacs. Bleus. De toutes les formes et de toutes les dimensions. C’est comme cela pendant des heures à travers le hublot. Un océan de forêt et de lacs pratiquement inhabité par l’humain. Peut-être y’a-t-il encore des endroits où personne n’a posé le pied.

Iz beautiful, me dit mon voisin dans un anglais aussi approximatif que celui du chef de cuisine de l’hôtel Algonquin où j’ai passé l’été. Nous parlons un peu. Il s’appelle Thomas, ses yeux bleu clair pétillent sous la lumière de la liseuse qu’il vient d’allumer. Il est originaire de Lille en France et ça fait des mois qu’il s’entraine. Il veut entreprendre une aventure qui le mènera d’un bout à l’autre des Territoires du Nord-Ouest en kayak. Départ de la bourgade de Fort Smith, sur la frontière albertaine, et direction Tuktoyaktuk et l’océan Arctique. Il m’explique qu’il traversera le territoire d’un bout à l’autre en transitant par le Grand lac des Esclaves et le fleuve Mackenzie. Il va filmer et photographier la nature, la vraie, la sauvage. Thomas m’explique qu’il veut transmettre un message écologique. Que le Nord du Canada possède une des natures les plus vierges au monde, mais que le réchauffement climatique et la fonte du pergélisol vont probablement changer son visage au cours de nos vies. Le pergéli-quoi ? que je lui demande. La couche du sol qui est gelée en permanence et qui, m’apprend-il, couvre actuellement la moitié de la superficie du Canada.

En discutant, je constate que l’avion est en train de descendre. Le pilote nous annonce que nous allons atterrir à Fort McMurray. Les feux de forêts font rage en Alberta et la fumée est poussée vers le nord. L’aéroport de Yellowknife est complètement dissimulé sous les brumes alors nous allons attendre un peu avant de repartir. Je ne peux pas m’empêcher de rire un peu. Manifestement, le magnétisme de Fort McMurray ne rate jamais l’occasion d’attirer un maritimer de plus. Et mon nouvel ami écolo, à côté de moi, qui verra peut-être les plus belles exploitations pétrolières du pays ; c’est tout de même ironique. Fort McMoney, comme on l’appelle familièrement. Je connais plein de gens ici. Des cousins, des camarades de classes, des exs. On y brasse de menues affaires à Fort McMurray. C’est ce qui attire les gens dans cette ville : l’argent. Je pourrais débarquer et tenter ma chance comme tous les autres. M’enrichir, surement… Le sugar rush de la demi-barre de Pal-O-Mine que je viens d’ouvrir monte alors en moi (j’ai offert l’autre moitié à Thomas), je me dis que l’argent ne m’intéresse pas. La vie de famille, la créativité, l’intellect, la fortune, tout ça ne m’intéresse pas. Toutes les villes du pays que j’ai traversées m’ont offert des avenues que je n’ai pas prises. Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce qui attend Pierre Gautreau à Yellowknife ?

Après un moment, le pilote nous indique que nous allons décoller. Une fois dans les airs, c’est la noirceur totale. Impossible de voir la moindre chose au sol. Alors que les premières lueurs du jour commencent à poindre au loin dans le ciel dégagé, nous entamons notre descente finale. Je commence à voir la ville.


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