L’extrême droite en embuscade au Canada

04 février 2021
Les Three Percenters (III %) sont un groupe milice dont les membres veulent être préparés pour un évènement apocalyptique et participent à des exercices paramilitaires. Ce groupe est considéré par certains experts comme l’un des plus dangereux. (Crédit photo : Dittmar Sauer — Pixabay)

Les Three Percenters (III %) sont un groupe milice dont les membres veulent être préparés pour un évènement apocalyptique et participent à des exercices paramilitaires. Ce groupe est considéré par certains experts comme l’un des plus dangereux. (Crédit photo : Dittmar Sauer — Pixabay)

Alors que les conservateurs affirment avec force leur refus des extrémistes dans leurs rangs, les groupuscules d’extrême droite pullulent au pays, en Atlantique notamment. Selon des observateurs de la scène politique, s’il est important que le monde politique se positionne, les communautés doivent également s’opposer à cette mouvance.

Laurent Rigaux — Francopresse

L’extrême droite, nouvelle ennemie de l’échiquier politique ? La mouvance n’est pas apparue du jour au lendemain, mais existe plutôt au pays de façon constante depuis le début du 20e siècle, avec notamment le Ku Klux Klan, l’Église du Créateur et la Garde aryenne.

« Ça a toujours été là, sous la surface », commente Barbara Perry, directrice du Centre d’étude sur la haine, les biais et l’extrémisme au sein de l’Institut de technologie de l’Ontario.

Ayant réalisé une étude sur le sujet en 2015, la spécialiste a identifié une centaine de groupes d’extrême droite au Canada. « [À ce moment-là], ce n’était pas un sujet d’intérêt pour le gouvernement, les médias ou le public », regrette-t-elle.

Cinq ans plus tard, ce nombre aurait triplé d’après la chercheuse.

« Ils peuvent avoir trois membres comme 1000 », ajoute Barbara Perry. Selon elle, leurs motivations sont « incroyablement diverses » : elle cite les skinheads, les néonazis, les patriotes, les antimusulmans, ceux qui sont contre le féminisme ou les droits des personnes LGBT, etc.

« Il y a beaucoup de différences dans ces groupes, mais ils sont unifiés par leur idéologie d’extrême droite », complète David Hofmann, chercheur à l’Université du Nouveau-Brunswick.

Ce dernier évoque les groupes milices comme les Three Percenters (III %), qui veulent être préparés pour un évènement apocalyptique et participent à des exercices paramilitaires.

« D’autres, comme les Sons of Odin [Soldats d’Odin], sont très préoccupés par leur légitimité auprès du public », poursuit-il. Ils participent ainsi à des évènements communautaires, à des collectes de fonds pour les pauvres. « Mais dans l’espace privé, ils sont racistes », insiste David Hofmann.

L’universitaire du Nouveau-Brunswick se concentre sur la situation en Atlantique. Selon ses recherches, qui doivent être publiées prochainement, le nombre de groupes d’extrême droite a explosé dans la région au cours des quatre dernières années.

L’étude menée en 2015 par Barbara Perry avait comptabilisé dans la région six à huit groupes actifs, s’attaquant principalement aux communautés noires et autochtones. La nouvelle estimation de David Hofmann porte ce chiffre à 29 groupes.

Vingt-deux auraient été créés après 2016 et deux ne seraient pas des émanations de groupes nationaux : le Northern Guard, qui veut « défendre les valeurs canadiennes contre l’immigration », et un groupe néonazi allemand implanté au Cap-Breton.

 

Un « symptôme » mondial plutôt qu’une conséquence de Trump

David Hofmann a recensé 156 incidents* liés à l’extrême droite en Atlantique de 2000 à 2019, dont la fusillade de Moncton en 2014 ou encore les tentatives de recrutement du Ku Klux Klan à Fredericton en 2017. Quelque 60 % de ces incidents ont eu lieu depuis 2016.

Dans la région, la Nouvelle-Écosse est la province la plus touchée, suivie du Nouveau-Brunswick. À l’Île-du-Prince-Édouard, le chercheur a comptabilisé une dizaine d’incidents depuis 2000. « Il y a des groupes, mais pas très actifs », commente-t-il.

Effectivement, la page Facebook « The Northern Guard PEI » ne compte que neuf membres, alors que son équivalent au Nouveau-Brunswick en a plus de 230.

Certains Insulaires affichent aussi sans complexe sur les réseaux sociaux leur appartenance au III %, avec armes et logo. Ce groupe est considéré par certains experts comme l’un des plus dangereux.

La création de ces groupes après 2016 renvoie inévitablement à l’élection de Donald Trump. David Hofmann ne voit toutefois pas cet évènement comme un déclencheur, mais plutôt comme un « symptôme » d’un problème mondial sous-jacent, que ce soit au Brésil ou en Europe.

Barbara Perry estime également que l’élection de 2016 a « suivi une tendance » et « galvanisé » le mouvement. L’experte avance que le Canada est « un terreau fertile pour ces groupes », présents principalement au Québec, dans l’ouest de l’Ontario et en Alberta.

En Alberta justement, Frédéric Boily trouve « [qu’on met] trop l’accent sur l’influence américaine ». Spécialiste de la politique canadienne et de la droite au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, il pense lui aussi qu’il y a au Canada un « terreau pour la radicalisation ».

Il évoque le Wexit ou encore le parti de l’Alberta en février 2019 pour porter des revendications à Ottawa.

À ses yeux, les difficultés économiques font partie des motivations de ce mouvement de camionneurs, auxquelles se greffent d’autres éléments comme le Pacte mondial pour les migrations.

La présence de membres de groupes extrémistes au sein du mouvement a été dénoncée. « Tous ceux qui veulent des pipelines ne sont pas des extrémistes », tempère Frédéric Boily.

 

Cibler le public plutôt que le politique

La montée de l’extrémisme au pays pourrait-elle déboucher sur une recomposition politique ? Certains membres de groupes d’extrême droite pourraient par exemple être tentés par le Parti populaire de Maxime Bernier, explique Frédéric Boily.

La plupart des groupes, plutôt que d’aller en politique, continueront à contester pour tenter de changer les mentalités, pense Frédéric Boily : « Soit avec des actions de terrain, comme font les Soldats d’Odin, soit avec un travail de fond pour mener une guerre culturelle, “métapolitique” ».

Frédérick Nadeau, chercheur postdoctoral au Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR), note dans sa thèse sur l’extrême droite québécoise que les membres de ces groupes visent généralement non pas à exercer une influence sur les institutions publiques, mais plutôt à transformer la façon dont les citoyens perçoivent le monde.

Leur « bannissement » des partis traditionnels risque toutefois de « renforcer leur sentiment de victimisation », prévient Barbara Perry. Une analyse partagée par David Hofmann, qui ajoute que « quand les politiciens s’engagent contre les groupes d’extrême droite, ou les inscrivent sur des listes d’organisations terroristes, ça a une valeur symbolique, ça envoie le message que ces activités ne sont pas acceptables au Canada. Mais au niveau pratique, ça ne fait pas beaucoup. »

Le chercheur basé à Fredericton observe que les membres d’un groupe dissout se dispersent généralement ailleurs. « Ils iront plus loin dans la clandestinité et seront plus difficiles à identifier et à suivre », complète Barbara Perry.

La spécialiste estime que les lois doivent s’adapter à cette réalité grandissante, notamment pour mieux définir les crimes haineux. « Le caractère haineux d’un crime n’est pas souvent invoqué », observe-t-elle. Selon Statistique Canada, 1946 infractions ce de type ont été enregistrées en 2019, une augmentation de 50 % par rapport à 2015.

Selon l’agence fédérale, un tiers seulement de ces infractions sont rapportées à la police. « Je pense que c’est même plus faible, analyse Barbara Perry. Ce qu’on voit, c’est la partie émergée de l’iceberg. »

 

Ne pas rester passif

David Hofmann considère de son côté que la solution doit venir du terrain. Chaque fois que l’extrême droite se manifeste, « la communauté doit répondre avec un message dur et clair, mais non violent. Les réponses violentes nourrissent les préjugés de l’extrême droite », explique-t-il.

Selon lui, les communautés en Atlantique répondent de façon constructive « la plupart du temps », notamment à Halifax et à Fredericton, où il y a une culture antifasciste bien présente. « Mais quand le KKK a voulu recruter à Fredericton, il n’y a pas eu de réaction, regrette-t-il. La passivité donne de l’espace à ces groupes pour fonctionner. »

Maintenant que les conservateurs ferment leurs portes aux extrémistes de tout poil, Frédéric Boily estime que l’enjeu pour Erin O’Toole sera de continuer à « garder sous contrôle les conservateurs sociaux et religieux » qui sont sur la scène canadienne « depuis longtemps ».

Ce courant, incarné maintenant par Leslyn Lewis [qui défend des positions antiavortements et contre les droits des personnes LGBTQ+] « va chercher à se faire plus de place au sein du Parti [conservateur] », assure Frédéric Boily.

Les garder sous la tente conservatrice sans leur donner ce qu’ils veulent afin de continuer à être « modérés » sera un exercice d’équilibriste pour le nouveau chef du Parti conservateur.

Les incidents comprennent des évènements de recrutement (2,6 %), des protestations ou rallyes (16,7 %), du harcèlement ou discours de haine (14,1 %), des crimes violents (10,9 %), des crimes contre les biens (28,1 %), de la discrimination (5,8 %), du tractage (4,5 %) ou des réunions de groupe (14,7 %). 1,9 % des incidents sont non classifiés.


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