Kronik Épidémik du 5 juin 2020

Pendant que les grenouilles coassent, extatiques, leurs chants rituels du printemps, on rend grâce au soleil qui nous brule enfin la face et on philosophe, allègres comme des perdus qui retrouvent l’esprit ; des évadés de prison qui viennent d’apprendre que la prison est en feu et qu’ils peuvent souffler un peu.

Quand on n’est pas en train de respirer le moment présent et d’assoir solide et transcendante notre présence au monde, on réalise. On se trouve rarement là où l’on se trouve. Nos corps en cavale se meuvent ici et maintenant, mais nos esprits vagabondent et s’échappent. Tout le temps. Comme si, livré à nous-mêmes, on ne pouvait vivre autrement qu’en s’imaginant ailleurs, en se projetant dans un autre temps, une autre situation. La pensée comme sortie de secours. Souvent conjuguée au futur. On se demande s’il en a toujours été ainsi ; si cela est intrinsèque à la nature de l’esprit, cette faculté d’évasion instantanée. L’ailleurs à portée du souffle qui perd son focus. Heureusement pour nous, pauvres mortels, les marges du réel sont fertiles en imaginaire.

La vie est mouvement. La vie est dans l’aller vers. La vie, toujours ailleurs, toujours plus tard. On commence à feeler stuck en sale à Yellowknife beach. Et si on allait voir d’autres plages, d’autres coins du territoire ? Bless you ! Bless you! Bless you! Merci, merci, merci. Après une crise d’éternuements, qui ne manquent jamais chaque année de me ruiner le beau temps, j’ai parlé de ma hay fever, tu as dit : Hey ! Hay River ! On s’est dit, allo le plat pays. Bonjour les basses terres. Juste pour avoir ce sentiment d’aventure. Ce sentiment de vivre, dedans le mouvement, dedans l’aller vers. Changer un peu d’air. On a sauté à toute allure dans le Ford sur le dos des panses de vaches. On a quitté les rochers du bouclier précambrien quand même à regret. C’est si beau, toutes ces explosions de bord de route qui révèlent les belles couleurs des souterrains, les roses mystiques, les ocres profonds. On se retient d’arrêter partout pour aller voir, aller grimper, aller toucher, se coucher sur le ventre des roches pour se reminéraliser. Whatever float your boat, mon bebé.

On s’imagine rouler sur la colonne vertébrale d’un gros dinosaure. Le mouvement le masse, le berce. Comme un bébé, mais un bébé géant, gros comme un océan. Si on s’arrête, il peut se réveiller… Dangereux, continuons. Descendons du dos du dino. Allons plus loin avaler des nuages, changer de saison et de paysage, compter les petits des bisons. Courir dans la boue avec les grues. Hay River beach. Tout est si tranquille, si humide, si décalé. On n’entend que les oiseaux. Il bruine. Il fait de la bruine. Je ne sais plus s’il s’agit d’un verbe ou d’un nom. De la pluie en suspension.


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