Articles de l'Arctique, 14 mai 2021 : Deux brise-glaces, est-ce assez?

Les brise-glaces polaires de la Garde côtière canadienne seront de classe 2; ils mesureront 150 mètres, pourront transporter une centaine de personnes et seront munis de laboratoires et d’équipement pour la recherche. Ils pourront briser une glace d’une épaisseur de 2,5 mètres.(Courtoisie Pêches et Océans Canada)

Les brise-glaces polaires de la Garde côtière canadienne seront de classe 2; ils mesureront 150 mètres, pourront transporter une centaine de personnes et seront munis de laboratoires et d’équipement pour la recherche. Ils pourront briser une glace d’une épaisseur de 2,5 mètres.(Courtoisie Pêches et Océans Canada)

Pour le gouvernement fédéral, l’annonce de la construction de navires polaires est une façon de faire miroiter des investissements dans les chantiers maritimes, mais pour la communauté scientifique, c’est l’avenir de pans entiers de recherche qui se joue.

Invoquant la protection de sa souveraineté arctique, le Canada annonçait, le 6 mai, la construction de deux brise-glaces polaires, des vaisseaux attendus pour 2030. Cela suffit-il pour protéger un des plus grands littoraux arctiques ?

Pour le directeur de l’Observatoire de la politique et de la sécurité de l’Arctique, Mathieu Landriault, le gouvernement fédéral a retenu cette option parce qu’elle ne risque pas de faire trop de vagues. « Deux brise-glaces très performants, c’est ce qu’on peut avancer sur une base politique sans créer une controverse avec des coûts faramineux, malgré qu’ils vont être importants », dit-il.

Lors de l’annonce de la construction des brise-glaces, la ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne, Bernadette Jordan, et le leadeur du gouvernement à la Chambre des communes, Pablo Rodriguez, ont refusé d’avancer quelque montant que ce soit.

« On connait très bien les dossiers, mais on ne peut pas faire part des chiffres alors qu’on est en négociations », explique M. Rodriguez.

Le gouvernement canadien projetait déjà de construire un brise-glace polaire en 2012. Le coût était alors estimé à 1,3 milliard $.

 

Moins que les Russes

En théorie, avance M. Landriault, avance M. Landriault, avoir deux brise-glaces permet d’en déployer un dans l’Arctique de l’Ouest, et l’autre dans l’Est.

« C’est sûr qu’on est toujours en arrière de la flotte russe, qui en compte une quarantaine, observe M. Landriault. Mais je ne crois pas que le Canada ait l’ambition de compétitionner la Russie, parce qu’on n’y arrivera pas. Les Américains se posent un peu la même question aussi, à savoir combien de brise-glaces suffisent pour assurer une présence dans la région. Pour certains experts, plus on en a mieux c’est, mais il faut quand même avoir des fonctions à leur donner, pour que ça ne soit pas que pas que symbolique. »

 

Moins de trafic commercial

« C’est sûr que c’est beaucoup moins que la Russie, où la navigation est beaucoup plus importante, nuance la chercheuse au sein du groupe de travail en sciences humaines et sociales de l’International Arctic Science Committee, Pauline Pic. En Russie, l’essentiel des brise-glaces accompagne les navires et font des chenaux pour qu’ils puissent y circuler. La Russie a un vrai programme de développement de brise-glaces et investit parce que, pour elle, le développement de la route maritime du Nord est une priorité. Nous n’avons pas du tout cette politique, nous avons moins besoin de navires d’escorte. »

Si le trafic commercial arctique se développe au Canada, concède Mme Pic, il le fait de manière plus lente et difficile qu’en Russie, notamment parce que les conditions de glace sont moins favorables.

L’annonce de la mise en chantier de deux brise-glaces, alors qu’on en attendait qu’un seul, constitue pour elle une bonne nouvelle. « Ça permettra une présence à l’année, dit Mme Pic. Un brise-glace pourra prendre le relais pendant qu’on fait l’entretien de l’autre. »

 

Un apport scientifique

Les deux brise-glaces doivent être pareillement équipés pour la recherche scientifique. Cependant, un seul d’entre eux doit reprendre le rôle de recherche scientifique actuellement assumé par le brise-glace Louis S. St-Laurent. Ce dernier sera mis hors service en 2030, après 61 ans d’opérations.

Le NGCC Amundsen, également propriété de la Garde côtière, joue un rôle encore plus grand dans la recherche alors qu’il sert, non seulement aux chercheurs du gouvernement, mais aussi au groupe Amundsen Science, un consortium de collèges et d’universités canadiens, dont fait partie le Collège Arctique du Nunavut.

Or, le NGCC Amundsen est actuellement dans une phase de réparations qui devrait prolonger d’une dernière décennie sa vie déjà longue.

« Il faut que les contrats de construction des brise-glaces soient octroyés rapidement pour prendre le relais de l’Amundsen et du Louis S St-Laurent au niveau de leur capacité scientifique, affirme le directeur général d’Amundsen Science, Alexandre Forest. Nous avons peur qu’il y ait un trou dans nos recherches. C’est tout notre leadeurship en recherche arctique internationale qui en prendrait un coup. »

Des propos auxquels fait écho le directeur associé du Arctic Institute of North America, Brent Else. Selon lui, le manque de disponibilité des navires de la Garde côtière, en réparation ou occupés à d’autres tâches, a déjà nui à la recherche scientifique.

« Dans une perspective scientifique, déclare Brent Else, c’est très important pour nous que le Canada ait un plan pour remplacer ces brise-glaces, autrement, nous pourrions ne pas être capables d’accéder à l’océans Arctique pour faire la recherche que nous désirons. Il faudrait reconstruire la flotte au complet ! »

 

Remplacer l’Amundsen

Alexandre Forest souhaite que le gouvernement canadien prenne l’engagement clair qu’un des nouveaux navires remplace l’Amundsen en tant que plateforme consacrée à la recherche universitaire. Les chercheurs universitaires du consortium bénéficient d’un accès privilégié à ce navire en vertu d’une entente avec le fédéral, alors que le Louis S. St-Laurent ne leur est accessible que par le biais de collaboration avec les chercheurs de Pêches et Océans Canada.

« Au Canada, plaide M. Forest, ce sont vraiment les universités qui font des programmes innovants avec les étudiants qui vont devenir les gestionnaires de nos eaux pour les projets de conservation, de gestion des pêches et de changements climatiques. Si l’accès des universités à la mer n’est plus possible, on se coupe du développement de notre expertise. »

Pour l’océanographe, cet engagement manque à l’annonce de la semaine dernière. Il se montre sceptique face à la volonté du Canada de concrétiser son annonce.

« Le projet de brise-glace polaire ne date pas d’hier, rappelle Alexandre Forest. Dans les années 90, on avait le projet du Polar 8, puis le Diefenbaker qui devait être livré en 2017. Nous sommes en 2021, on parle encore de construction de navire polaire et aucun contrat n’est accordé. »

Un scepticisme partagé par Mathieu Landriault de l’Observatoire de la politique et de la sécurité de l’Arctique. « Il faut voir si ces deux investissements vont se concrétiser, souligne-t-il, parce que bien souvent au Canada, on a eu des annonces pour construire des brise-glaces, mais ils n’ont pas vu le jour. Les investissements sont tellement massifs que ça peut causer problème. »

Le gouvernement négocie avec les chantiers maritimes Seaspan (Colombie-Britannique) et Davie (Québec) pour qu’ils construisent un brise-glace chacun.


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