«Est-on plus frigide dans le Nord?»

Au cours d’une répétition, la comédienne Fanny Carrier fait la liste des scènes des Monologues du vagin pour inspirer le guitariste Thomas Ethier, également journaliste à Médias ténois, qui ponctue musicalement une production franco-ténoise de la célèbre pièce d’Eve Ensler. (Crédit photo : Marie-Soleil Desautels)

Au cours d’une répétition, la comédienne Fanny Carrier fait la liste des scènes des Monologues du vagin pour inspirer le guitariste Thomas Ethier, également journaliste à Médias ténois, qui ponctue musicalement une production franco-ténoise de la célèbre pièce d’Eve Ensler. (Crédit photo : Marie-Soleil Desautels)

Une rare production théâtrale en français sera bientôt présentée à Yellowknife : Les monologues du vagin. La pièce féministe prendra vie au NAAC les 8 et 9 mars, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes et des Rendez-vous de la Francophonie.

Vingt-cinq ans après la création des Monologues du vagin d’Eve Ensler, une prise de parole inédite qui a propulsé la dramaturge américaine en icône féministe, cette pièce se joue encore dans les théâtres du monde entier. Et elle le sera bientôt à Yellowknife, grâce à Andréanne Simard, artiste multidisciplinaire originaire du Québec et récréologue, qui rêvait de la produire.

« On va faire trois stations. L’une où je révise votre jeu, l’autre pour discuter avec le guitariste et la troisième où vous jouerez en petit groupe », dit la metteuse en scène à ses acteurs, lors d’une répétition, le 23 février.

C’est en décembre qu’Andréanne a décidé de donner vie à ce projet. Elle en a parlé à l’Association franco-culturelle de Yellowknife (AFCY), qui a choisi de l’épauler et de présenter la pièce. Elle a recruté des comédiens via les réseaux sociaux et en s’adressant à la communauté.

« J’avais peur que ce soit les mêmes visages que d’habitude qu’on retrouve sur scène dans la francophonie ténoise, dit-elle. Mais des femmes de tous les horizons ont répondu, avec ou sans expérience théâtrale. Je crois que c’est parce que c’est une pièce connue et audacieuse qui interpelle tous les féministes. » Le projet s’étire sur une dizaine de semaines et les ateliers incluent de la formation.

Ce soir, sept femmes et deux hommes, l’un acteur et l’autre à la guitare, se pratiquent. Ils viennent du Québec, de l’Ontario, de l’Alberta et des Territoires du Nord-Ouest (TNO). Ces francophones et anglophones francophiles interprèteront les monologues, ou des extraits, tels que traduits par Louise Marleau. Des monologues impudiques, drôles ou tristes, et assurément sans complaisance.

À la première station, la metteuse en scène donne ses conseils pour mieux vivre une émotion. « N’oublie pas que cette femme vient d’avoir le cancer, elle est triste », dit-elle à la comédienne Cait Ross. Cette dernière a déjà joué, en 2009, dans la même pièce produite en anglais à Yellowknife.

Dans une autre salle, Fanny Carrier liste l’ordre des scènes pour le guitariste Thomas Ethier [NDLR : journaliste à Médias ténois]. Ils discutent ensuite de son monologue et de l’ambiance, afin qu’il trouve la bonne mélodie.

À la troisième station, Marlène Kemp-Parazelli décline son monologue. Laurence Bonin lui vient à la rescousse lorsqu’elle a un trou de mémoire, tandis que les autres filles l’observent et critiquent au besoin.

Le seul homme à présenter un monologue est André Noureau, un traducteur qui fait du théâtre amateur depuis maintes années. Andréanne l’avait approché pour qu’il l’assiste à la direction. Il s’est lancé dans le projet après avoir réalisé que la pièce, qu’il croyait superficielle, était tout sauf ça. Il interprète le monologue d’un ami qui assiste à un accouchement et met de l’avant des faits durant la pièce.

L’un des monologues est une adaptation d’Andréanne, qu’elle joue elle-même. « Le texte anglais, “Relaiming the cunt”, a été traduit par “Réclamer le con”. C’est tellement mauvais, la traduction francophone est si décevante !, lâche l’artiste. Pour moi, l’équivalent de “cunt”, c’est “plotte”. J’ai écrit un texte pour qu’on se réapproprie le mot “plotte” dans toute sa splendeur, en jouant avec le vocabulaire comme pelote de laine, se peloter, etc. »

« Je suis beaucoup dans l’audace comme artiste, dit-elle. J’aime ébranler. Et je pose la question : est-on plus frigide dans le Nord ? », lance-t-elle en riant.

Le théâtre a toujours fait partie de la vie d’Andréanne, dit-elle. Elle a aussi fait de l’improvisation une vingtaine d’années. Mais c’est la première fois qu’elle réalise une mise en scène. « J’ai choisi de m’inspirer de la vérité des actrices, de comment chacune personnifie son monologue, et d’y aller avec mon cœur », dit-elle. Le tout sera « très simple, beau, avec une ambiance feutrée pour qu’on se concentre sur l’essence du texte et du jeu », promet la metteuse en scène.

 

Dans les mots des comédiennes

Laurence Bonin, 28 ans

« Plus les gens vont être choqués dans la salle, mieux je vais me sentir ! Les sujets abordés sont assez poussés, tabous, et peuvent mettre mal à l’aise certaines personnes. On doit assumer notre monologue et le jouer complètement. C’est une belle occasion de montrer que la sexualité féminine et les expériences en lien avec notre corps n’ont aucune raison d’être taboues. J’espère que les gens vont être ouverts d’esprit. »

 

Fanny Carrier, 30 ans

« Je n’ai pas grandi dans un environnement où on parlait de vagins, alors les premières fois où j’ai lu mon texte, le mot “vagin”, je le disais par en dedans. Je ne me sentais pas super à l’aise. J’ai compris à quel point c’était important d’en parler. L’un des monologues est sur les femmes fontaines. On ne parle pas de ça, entre amies, si on éjacule. Mais ça devrait être un sujet normal, et pas du tout gênant ! »

 

Marlène Kemp-Parazelli, 35 ans

« Ma fille de 4 ans me dérange souvent pendant que j’apprends mon texte. Elle me demande : “Maman, pourquoi t’aimes les vagins ?” Mon monologue met en scène une escorte pour femmes. Je lui réponds que ça fait partie de ma pièce, que c’est beau un vagin et je lui demande si elle l’aime, elle, son vagin. Je ne connaissais pas la pièce avant et j’ai sauté sur l’occasion en voyant le sujet. J’aime choquer et le but de l’auteure est qu’on en parle. Toutes les femmes ont un vagin. En en parlant plus, il va peut-être y avoir moins d’abus, d’agressions et de violence. »

 

Ginette Demers, 45 ans

« Mon personnage a suivi un atelier pour se satisfaire et se donner des orgasmes. Dans la scène, la femme se regarde le vagin avec un miroir. Je ne sais pas encore exactement comment je vais la jouer, c’est la première fois que je fais du théâtre. Mais c’est important de normaliser le fait que les femmes ont un désir. C’est correct qu’elles se montrent un amour pour elles-mêmes sans avoir besoin d’une autre personne. La réappropriation du pouvoir, c’est la clé. Il faut qu’on se donne la permission de parler, de rendre ça normal, qu’on puisse poser des questions et découvrir la féminité. »

 

Rebecca Alty, 37 ans

« C’est un moment pour réfléchir au sujet, de se demander ce qu’on pense de son corps, de son vagin, du fait d’être une femme. On réalise aussi que d’autres personnes que nous ont eu telle ou telle expérience. Il y a encore beaucoup d’éducation à faire, il reste plein de tabous. Quand j’ai partagé sur Instagram ma participation à la pièce Les monologues du vagin, je me demandais si les gens allaient faire des commentaires négatifs. On a encore un très long chemin à parcourir. »

 

Les propos ont été réédités pour plus de clarté.


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