Roman-feuilleton : la dévoration_28

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : Xavier et Carl ont fait la découverte du cadavre gelé de Pio, l’un des explorateurs basques portés disparus. Pour se sortir cet épisode macabre de l’esprit, ils partent en voiture en direction du Slave Sud. En chemin, ils se parlent des raisons qui les ont poussés à s’installer à Yellowknife.

 Saskatoon Starlight Tour

Une vague odeur clinique règne dans la voiture de location. Les épinettes défilent sur les bords de la route. Au volant, Carl continue de me raconter…

« Ça s’est passé un soir de janvier. Il devait faire -30 dehors. C’était après les examens de fin de semestre au secondaire et y’avait un party chez un de mes amis, dans mon quartier. Y’avait beaucoup d’alcool. J’avais toujours été très sage, mais là je me suis soulé pour la toute première fois. C’était le fun, mais la fête a dégénéré lorsqu’une bataille a éclaté dans le salon. On est quelques-uns à être sortis et à décider de rentrer chacun chez soi. Je me suis retrouvé seul dans la rue. Une voiture de police est arrivée. Ivre, j’ai commencé à leur faire des signes de la main. Les policiers ont allumé leur gyrophare. Je ne me souviens pas de grand-chose, mais je crois qu’ils ont été appelés à cause de la bagarre et ont cru que j’en étais responsable. Ils m’ont embarqué. Je pensais qu’on se rendait au poste de police, mais ils ont commencé à conduire dans une autre direction. On sortait de la ville. Je voyais des aurores boréales dans le ciel. J’ai enlevé mes souliers et je me suis endormi. Next thing I know, les policiers ouvrent la porte, me prennent par les aisselles et me jettent en dehors de leur char. J’étais tout seul au milieu de nulle part, en pleine nuit, avec un petit manteau de rien et même pas de souliers. »

« La police t’a laissé là ? », que je demande.

« Oui »

J’ai de la difficulté à croire son récit. Ça me semble improbable que la police commette un tel geste. Les agents ont plus à perdre qu’à gagner, non ?

« Il devait être trois heures du matin. Autour de moi, des champs vides et inertes sous la neige. Au-dessus de moi, les aurores boréales continuaient de danser près du halo de lumière produit par la ville. L’asphalte de la route piquait mes pieds à travers mes bas pendant que l’air froid me piquait les narines. »

Il s’arrête un instant, cherchant quelque chose à dire, puis reprend. « Tu sais dans Star Wars, quand ils sont dans les égouts de l’Étoile de la mort et que les murs se referment lentement pour comprimer ce qui se trouve à l’intérieur ? Bin c’est comme ça que je me sentais. Tout le sang de mon corps a lentement été poussé hors de mes membres pour protéger mes organes. Je suivais la route vers la lumière au-dessus de la ville dans l’espoir de croiser un dépanneur ou une voiture. »

Bien que je ne sois pas convaincu que ce soit des policiers qui aient causé les malheurs que Carl me raconte, je ne peux douter de la véracité du reste de son récit. Il raconte factuellement ce qu’il s’est passé avec un détachement émotionnel qui lui permet de planer au-dessus des horreurs qu’il a vécues sans s’y embourber.

« J’avais beau courir, mais j’ai rapidement perdu le sens de l’orientation. Tout est devenu flou. Je me souviens que mon nez coulait et que j’avais de la morve gelée sur les mains. Après ça, c’est le néant. Je me suis réveillé quelques heures plus tard, dans une maison que je ne connaissais pas. C’est un couple de trentenaires qui m’a ramassé sur le bord du chemin et qui m’a ramené chez eux. Apparemment mon manteau et d’autres vêtements trainaient autour de moi ; j’étais entré en déshabillement paradoxal. Par, je ne sais trop quel miracle. Ils ont réussi à me sortir de l’hypothermie sans que mon corps entre en choc thermique. »

Je recommence à douter et lui demande « Pourquoi ils ne t’ont pas amené à l’hôpital ? »

« Je leur ai posé la même question. Quand je me suis réveillé presque sans vêtement et que j’ai vu ces deux inconnus, j’ai eu peur de m’être fait kidnapper. C’était des Cris. Ils m’ont expliqué qu’à l’hôpital, s’ils avaient vu ma couleur de peau, ils auraient surement sorti une excuse du genre : “y’é trop tard pour le sauver”. C’est ce qui est arrivé à un de leur proche. L’hôpital n’augure rien de bon pour eux. Ils m’ont aussi dit qu’ils m’ont trouvé par chance. Ils passaient par là, pour voir les aurores en campagne, et m’ont vu au loin enlever mes vêtements en pleine rue. Ils m’ont dit qu’ils avaient su tout de suite que j’étais victime d’un starlight tour. Ils sont arrivés et m’ont ramassé quelques secondes après que j’aie perdu connaissance. »

Nous passons à côté d’un village. Fort Providence.

« J’ai été pas mal chanceux. Pour n’importe qui d’autre, j’aurais été un Autochtone fou dangereux de qui il ne faut pas s’approcher. Mais pour ce couple-là, ils m’ont vu et ils ont tout de suite su que c’est la police qui m’avait laissé mourir de froid. C’est à peu près les seuls qui seraient arrêtés pour m’aider. »

Un dépanneur, le premier depuis notre départ de Yellowknife, glisse à notre droite.

« Le reste est un peu flou dans mes souvenirs. Je sais que j’ai réussi à rejoindre mon père au téléphone. Il est venu me chercher en fin d’après-midi et m’a ramené à la maison. C’était bizarre comme drive. Il savait que j’avais été à un party le soir d’avant et il devait penser que le couple chez qui j’étais était en fait les parents d’une fille ou d’un gars avec qui j’avais passé la nuit. Il n’a jamais posé de question et il a jamais su ce qui s’est réellement passé. Je sais pas comment lui en parler sans avoir moi-même pleinement accepté ce qui s’est passé. En fait, t’es le premier à qui j’en parle. »

Nous traversons deux arches triangulaires sur un pont qui ne sont pas sans rappeler deux tipis. Le fleuve coule sous la voiture.

« J’ai été élevé comme un Blanc et il me manque tout un pan de mon identité et de mon héritage autochtone. Cette nuit-là, ça a basculé. Je me suis rendu compte qu’il y a avait tout un monde et toute une culture que je ne connaissais pas. C’est comme si je venais au monde pour une deuxième fois, avec une douleur que je suis incapable d’oublier. Comme la plupart des gens de Saskatoon avant l’an 2000, j’avais jamais entendu parler des starlight tours. Oui, on retrouvait des cadavres d’hommes autochtones gelés sur les routes de campagnes. Ça faisait parfois les nouvelles, mais personne ne se doutait de rien. Moi, je ne me doutais de rien. Sauf que c’était pas un secret pour la plupart des Cris de la Saskatchewan. La police n’est pas là pour protéger les gens qui me ressemblent. »

Nous arrivons à une intersection. Nous tournons à gauche vers Hay River.

« Donc, pour en revenir à ta question. Pourquoi je suis à Yellowknife ? Parce que j’ai peur. J’ai peur de ce qu’il peut m’arriver dans le Sud. »


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