Vingt-cinq après le génocide des Tutsis

Pendant les 25 dernières années, les Rwandais se sont affairés à reconstruire leur pays dévasté par le génocide des Tutsis et la guerre civile en 1994.

Le fruit de leurs efforts parait miraculeux aux yeux de tous et des Rwandais eux-mêmes qui se souviennent du paysage apocalyptique : en juillet 1994, le pays est à genoux, un cimetière à ciel ouvert de 26 338 km2. En 2019, l’ordre est rétabli, une belle capitale pimpante que nos dirigeants veulent à l’image de Singapour en 2020 pour accueillir le prochain sommet du Commonwealth. Mais qu’en est-il de la véritable reconstruction, la véritable guérison, celle qui compte vraiment? Comment vont les Rwandaises et les Rwandais? Ceux qui sont restés au pays et celles et ceux qui ont choisi (ou ont été forcés) de faire leur vie ailleurs?


Un peu à l’image de la capitale, Kigali, l’extérieur est serein, résilient, plusieurs se sont trouvé une niche confortable dans leurs pays d’accueil, ils travaillent et élèvent leur famille dans des pays sécuritaires. Ceux et celles qui habitent au Rwanda se débrouillent aussi tant bien que mal, souvent avec l’aide des membres de la famille exilés qui subventionnent les études et les soins de santé de ceux qui sont restés. Sous ce vernis d’une société en pleine effervescence, les plaies sont restées béantes.

L’indice du bonheur
Le 20 mars, pendant que nous fêtions la Francophonie et l’arrivée du printemps à la Maison bleue en partageant une soupe sonore, c’était aussi la Journée internationale du bonheur. Sans surprise, le Rwanda se retrouve parmi les dix derniers pays au classement mondial des pays par indice de bonheur, en « bonne compagnie » avec des pays en guerre comme la Syrie, l’Afghanistan, le Soudan du Sud et le Yémen. Si on peut remettre en question la méthodologie utilisée pour établir ce classement (PIB par habitant, soutien social, espérance de vie en bonne santé, liberté de faire des choix de vie, générosité, perception de la corruption gouvernementale), il n’en demeure pas moins que selon les critères pris en considération pour évaluer ce bonheur, le Rwanda a visiblement du chemin à faire.

La réconciliation sans la vérité?
Les tribunaux populaires Gacaca ont tenté d’établir les bases d’une réconciliation en faisant comparaitre des présumés génocidaires devant témoins et rescapés. Un pari risqué et un bilan mitigé, le rapport de forces rendant cette négociation sur le schéma traditionnel, aveu contre pardon, difficile à aboutir. Le tissu social est resté aussi fragile, sinon plus fragilisé.
En 1999, le Rwanda a mis sur pied une Commission nationale d’unité et de réconciliation. La vérité ne manque pas seulement dans le nom de cette dernière. Ce qui est prêché par cette commission est une réécriture de l’histoire qui place les dirigeants actuels du pays sur un piédestal, des héros qui auraient stoppé le génocide et qui n’auraient rien à se reprocher. Une vision manichéenne de chevaliers intrépides qui sont venus sauver les leurs, les Tutsis, des mains des tortionnaires hutus. Une réconciliation manu militari, un processus travesti, car une condition préalable est escamotée : la vérité qui dérange, la face cachée de cette tragédie rwandaise.

Discrimination des morts
Les Hutus ne peuvent pas honorer leurs morts et raconter ce qui leur est arrivé à moins qu’ils n’aient été tués par des milices interahamwes. S’ils sont morts en s’opposant au génocide des Tutsis, ils sont les bienvenus dans la grande messe des commémorations. Pendant trois mois, d’avril à juillet, les Rwandais sont régulièrement sommés de participer aux ateliers et cérémonies de commémoration du génocide des Tutsis, et pour les Hutus, il est de bon ton de demander pardon au nom de toute leur ethnie génocidaire. Je peux honorer ouvertement les membres de ma famille tutsie tout en évitant soigneusement de prononcer jusqu’aux noms des membres de ma famille hutue tués par des éléments de l’Armée patriotique rwandaise (APR). Quand, en aout 1994, mes oncles, soldats de l’APR, se vantaient de revenir d’une opération dite gufumbira (tuer et bruler pour ensuite répandre les cendres comme du fumier), j’avais froid dans le dos, mais je ne devais pas montrer mon dégout. Mon neveu, Elvis, n’a pas connu son père, tué avec 48 membres de sa famille. Sa tante Josène était enceinte de huit mois. Son petit cousin G. avait quatre ans et il avait été épargné avec sa mère, car un officier de l’APR — la voulait. Il a fini par les tuer tous les deux, car on ne pouvait pas prédire ce que la jeune femme, sa mère, devenue muette devant tant d’horreurs, dévoilerait si jamais un jour elle recouvrait la parole. Non, on ne peut pas les honorer, car ils ont été tués par les « héros » qui ont arrêté le génocide. La discrimination des morts est aussi immonde et pernicieuse que celle des vivants.

Namwayut et/ou Kaswenta ?
Des Rwandais se sont entretués avec une efficacité digne d’un tsunami. Par des obus, des machettes, des gourdins cloutés, des grenades ou des prisons mouroirs.


Sous des apparences policées, le Rwanda reste une société bipolaire et toujours aussi polarisée qu’en 1994. Un peu de diversité nous ferait du bien ! Pourra-t-on un jour clamer NUMWAYUT (Nous ne faisons qu’un) ? Ou bien faut-il se résigner et s’inspirer du principe du KASWENTA de la Nation iroquoise dans ses premiers contacts et traités avec les colons hollandais ? Deux « identités » distinctes naviguant sur le même fleuve, en parallèle, dans des embarcations distinctes et dans le respect. Vivre et laisser vivre.


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