Articles de l'Arctique : Le bélouga cristallise les tensions

17 septembre 2020
L’Association des hommes d’Inukjuak Unaaq au Nunavik a organisé une expédition de chasse aux bélougas à Long Island dans le sud. (Crédit photo : Association des hommes d’Inukjuak Unaaq-Tommy Palliser)

L’Association des hommes d’Inukjuak Unaaq au Nunavik a organisé une expédition de chasse aux bélougas à Long Island dans le sud. (Crédit photo : Association des hommes d’Inukjuak Unaaq-Tommy Palliser)

Le bélouga est une espèce emblématique de l’Arctique, près de 10 000 individus peuplent le territoire allant de la baie James au sud de la baie d’Hudson. Une population qui demeure peu connue et documentée.

Biologiste au sein du Conseil de gestion des ressources fauniques de la région marine d’Eeyou dans le Nord du Québec, Félix Boulanger, demande aux populations des communautés cries de la baie James de partager leurs observations des bélougas. Il estime que la participation de tous est importante dans le projet de documentation de l’espèce : « On espère utiliser les yeux et les oreilles de ceux qui utilisent le territoire, plus que ce que nous pourrions faire, car on est une toute petite équipe et c’est ça, l’idée derrière ce projet. »

Une science dite citoyenne est au cœur de l’initiative lancée par le Conseil. Celle-ci tente d’inciter les personnes qui n’ont pas de formation universitaire à participer à des activités de recherche, que ce soit par le partage d’observations faites sur le territoire ou de connaissances qui viennent du savoir traditionnel au sujet de la faune marine ou des espèces d’oiseaux marins.

M. Boulanger explique que la fin de l’été est une période propice aux observations de bélougas quand « il y a beaucoup de populations de poissons qui retournent dans les rivières pour frayer ». Il rappelle que ces cétacés ont tendance à suivre cette source de nourriture.

Si la population de la baie James n’est pas à risque, car peu chassée dans cette région, le but de cette collecte est d’amasser le plus d’informations possible afin de déterminer des tendances quant à la migration, à l’abondance et à la distribution des bélougas dans cette zone. « Ce projet de partage d’observations nous sert à améliorer notre connaissance de la faune de la région marine et on espère pour les prochaines années continuer à augmenter nos connaissances », souligne le biologiste.


Une situation critique au nord

À plusieurs centaines de kilomètres au nord, la population de l’est de la baie d’Hudson se trouve dans une situation problématique où un souci de renouvèlement et de conservation des individus est clairement présent. La surpêche commerciale, au début du XXe siècle en est la principale cause. Les inventaires aériens mis en place par le ministère des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne ainsi que les inventaires des individus chassés permettent d’établir un nombre estimé entre 3 200 et 3 400 bélougas aujourd’hui contre 8 000 à 12 500 individus en 1854.

Pour contrer cette situation critique, des quotas ont été mis en place et limitent le nombre de prises pour chaque communauté de l’arc de la baie d’Hudson. Inukjuak, à titre d’exemple, a une population de 1 900 habitants et son quota s’élève à cinq prises. Pour la biologiste de l’organisme de gestion de la faune du Nunavik (Nunavik Marine Région Wildlife Board), Frankie Jean-Gagnon, les trois villages de l’arc de la baie d’Hudson sont les plus touchés par l’imposition de quotas et « est un véritable frein à la transmission du savoir traditionnel pour les communautés de l’est ».

Le plan de gestion des bélougas de 2017 à 2020 venant à échéance, trois jours d’audiences publiques ont été organisés dans la communauté de Kuujjuarapik en janvier 2020. « Ça faisait longtemps qu’il n’y en avait pas eu et ça arrive à point. Les gens devaient parler, car il y avait beaucoup de mécontentement face à la gestion du bélouga en ce moment », témoigne Mme Jean-Gagnon. Des représentants de toutes les communautés, des associations locales de chasseurs et pêcheurs, des ainés reconnus comme des experts en chasse de bélougas se sont donc succédé devant les représentants de la société Makivik, dont l’un des mandats est de parler au nom des Inuits du Nunavik ainsi que des représentants du ministère des Pêches et des Océans.

L’ensemble des témoignages et des informations partagés durant ces audiences ont été compilés et le Conseil, constitué de sept membres représentant le Nunavik, le Nunavut et le gouvernement canadien, a rendu une décision qui est maintenant sur le bureau de la ministre, Bernadette Jordan. Le processus est long et doit demeurer confidentiel. Mme Jean-Gagnon indique d’ailleurs qu’elle « ne peut pas partager beaucoup, car tout doit demeurer confidentiel jusqu’à la fin ».


Une expédition inédite

En aout dernier, alors que le quota de chasse était atteint, l’Association des hommes d’Inukjuak appelée Unaaq a organisé, pour la première fois, une expédition dans la région de Long Island entre le village cri de Chisasibi et la communauté inuite de Kuujjuarapik.

« Le bélouga est très important et le fait que la chasse ait été fermée en aout est un problème pour nous », indique le fondateur de l’association Tommy Palliser qui est aussi directeur général de l’organisme de gestion de la faune du Nunavik.

Une vingtaine de personnes, dont 15 jeunes, a pris part à l’expédition qui a duré une semaine. Même si la chasse n’a pas été fructueuse et que peu de bélougas ont été observés, M. Palliser se remémore une expérience bénéfique pour tous qui a permis de faire des repérages essentiels des lieux qui sont maintenant enregistrés sur leurs appareils G.P.S.

« Nous y retournerons à l’automne entre septembre et octobre lorsque les bélougas seront plus nombreux. Ce voyage nous a permis de voir où se trouvent les eaux peu profondes et les rochers notamment. »

Mais cette expédition fut aussi l’occasion de parler des techniques de chasse et de découpe de la viande aux jeunes présents, car les pratiques culturelles liées à la chasse aux bélougas doivent rester vivantes selon M. Palliser.

Le cout d’une telle expédition demeure élevé, car le cout de la vie au Nunavik est dispendieux. Au total, 25 000 $ auront été nécessaires pour payer le voyage des participants, les guides originaires de Kuujjuarapik, mais aussi l’essence nécessaire aux bateaux. Cependant, la compagnie aérienne Air Inuit apporte son soutien à ce genre d’initiative et propose des rabais pour transporter de la nourriture traditionnelle récoltée loin des communautés et donne même des conseils sur la façon la plus sécuritaire de congeler et d’emballer la viande.

Le bélouga est donc au centre d’une problématique relativement large qui englobe non seulement des plans de gestion visant à limiter la pression de chasse sur ce mammifère marin, mais implique aussi des conséquences sur la transmission du savoir traditionnel inuit lié à la chasse et la sécurité alimentaire au Nunavik. Source importante de nourriture, la viande de bélouga est un aliment sain et riche en vitamines et minéraux, mais il est aussi le témoin de tout un pan de la culture inuite qui a toujours respecté la faune en ne prélevant que ce dont la communauté avait besoin. Les communautés de l’arc de la baie d’Hudson souffrent des conséquences d’une surpêche commerciale irresponsable dont les effets se font sentir encore aujourd’hui et peut-être pour les décennies à venir.


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