Roman-feuilleton : La dévoration_32

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

(Crédit photo : Xavier Lord-Giroux)

Résumé : En voyage à Hay River, Pierre et Carl font la connaissance de la tante de Carl du côté de sa mère qu’il n’a jamais connue. Or, cette réunion impromptue est interrompue par une bagarre.— et un incendie ! — au cours de laquelle Carl subit une commotion cérébrale. De retour à Yellowknife, Carl encaisse les effets de son traumatisme crânien en se livrant à la contemplation.

 La femme tlicho qui est revenue

Le centre-ville de Yellowknife compte quelques édifices à étages. À l’instar de la capitale fédérale, le constat est à peu près le même dans la capitale territoriale. Les allochtones travaillent dans les bureaux (ou les nettoient), tandis que les Autochtones se groupent en bas, à proximité des portes.

Carl nous a inscrits à un cours de langue offert dans un collège communautaire qui a pignon sur rue dans l’un des édifices à étages. On y offre l’espagnol, mais c’est plutôt une langue dénée, le tlicho, que nous allons apprendre au cours des prochaines semaines. Il me dit que c’est la langue maternelle du plus grand nombre de Ténois après l’anglais. En chemin, nous sommes passés devant cinq Dénés, assis au sol et adossés contre la paroi de l’édifice. Ils profitaient du soleil de début de soirée qui frappe de plus en fort, au fur et à mesure que nous nous approchons du solstice. Un étage plus haut, dans la petite salle de cours du collège, cinq allochtones nous attendaient à l’ombre de grands stores autour d’une table rectangulaire. En papotant avec eux, nous apprenons que ce sont tous des employés du gouvernement territorial, comme Carl et moi, et j’apprends que nous recevrons une petite prime salariale si nous décrochons le certificat de réussite à la fin du cours, en juin.

« Savais-tu ça, toi ? »

« Oui, mais c’est pas pour ça que je suis ici », me répond Carl en un souffle.

Nous nous asseyons juste avant que l’enseignante entre dans la salle de classe et s’installe devant le tableau blanc. Elle a un petit sourire teinté d’une gêne qui laisse supposer que c’est l’une des premières fois qu’elle donne ce cours. Ou qu’elle n’a pas l’habitude d’être à l’avant d’un groupe qui l’écoute. Ou les deux. Ou peut-être est-ce plutôt la petite nervosité qui précède l’entrée en matière d’une révolution.

D’un sac perlé d’une rose arctique, elle sort un paquet de pages qu’elle distribue à chacun d’entre nous en se présentant : « Louise Football ». Je lance un petit regard à Carl pour lui signifier que je comprends d’où vient ce nom de famille insolite. Qu’il n’est pas si différent du nom que portait sa mère : Chocolat.

Plutôt que de débuter avec l’apprentissage de phrases de base du genre « Bonjour, je m’appelle… » dans la langue que nous sommes venus apprendre, Louise Football nous a remis un long texte avec des mots et même des lettres accentuées comme jamais je n’en ai vu. Beaucoup de voyelles ont des cédilles, d’autres, comme des « O » et des « I », sont coiffés d’accents graves. Elles ont parfois une cédille et un accent grave en même temps. Certains « L » sont traversés d’un petit trait oblique et il y a même une lettre que je n’ai jamais vue auparavant et qui ressemble à un point d’interrogation, mais sans le point en bas. Et il n’y a aucun « U » ; nulle part. De l’autre côté de la page, une version anglaise et une version française du texte « L’Histoire de la femme qui est revenue ».

La professeure indique que ce texte est une histoire de tradition orale du peuple tlicho, transmise de génération en génération. Elle raconte l’épopée de la femme tlicho qui a découvert les « Mòla got’ii` », c’est-à-dire, les Français. Dans un parler qui a une sonorité qui ressemble vaguement à celle des corbeaux qui fréquentent mon balcon, elle se met à lire l’histoire alors que nous suivons l’une ou l’autre des versions traduites.

« Il y a longtemps, les Tlichos avaient de la difficulté à survivre. La nourriture se faisait rare et ils étaient contraints de se disperser en petits groupes. Il y avait des campements partout dans la région, parfois même jusqu’aux terres sans arbres.

Un jour, un groupe chipewyan attaqua un camp tlicho. Ils prirent tout et exécutèrent tout le monde excepté une femme. Ils la gardèrent vivante pour qu’elle reprise leurs vêtements et leurs mocassins pendant leurs déplacements.

« La femme avait beaucoup d’habilités. Elle était bonne avec ses mains. Elle pouvait repriser les vêtements et savait comment faire sécher la viande et tanner les peaux.

« Après un long voyage, les kidnappeurs allèrent faire des échanges et lui ordonnèrent de les attendre. Néanmoins, elle les suivit sans se faire voir jusqu’à des structures qui ressemblaient à trois grandes roches.

« C’était des cabanes — c’était la première fois qu’elle voyait des maisons comme celles-ci. Pendant que ses ravisseurs négociaient la vente de fourrures avec un homme, elle vit une femme blanche à l’intérieur d’une des cabanes — c’était la femme de l’homme. Elle entra dans la maison sans se faire voir.

« À l’intérieur, elle communiqua à la dame blanche à l’aide de gestes et de signes — lui expliquant que ses ravisseurs ne vendaient pas de fourrures à son mari. Ils tentaient de lui vendre les scalps de ses proches. La dame blanche transmit cette information à son mari. Suite à quoi, il décida de ne plus faire affaire avec eux et les exécuta sur-le-champ.

« La femme tlicho resta pendant plus d’un an chez le couple français. Ils lui apprirent de nouvelles habilités et la fabrication de nouveaux outils. C’était la première fois qu’un(e) Tlicho rencontrait des non-autochtones.

« Elle apprit à manier la hache et à tirer au fusil. On lui montra comment se servir d’allumettes.

« Avec ces nouvelles techniques de survie et son savoir traditionnel, la femme tlicho devint forte comme deux personnes. Elle entreprit son voyage de retour, avec succès, vers les terres tlichos.

« Cette histoire marque le début d’un nouveau chapitre pour les Tlichos — l’ouverture à un dialogue amical avec le monde extérieur. Elle est transmise de génération en génération depuis. »

Après avoir terminé sa lecture, Louise Football retire ses lunettes et nous dit que c’est l’objectif de son cours : nous partager une partie de la langue et du savoir de son peuple afin de nous rendre plus fort à notre tour.

En sortant du cours, deux heures plus tard, les cinq Dénés étaient toujours assis au sol à profiter des premiers rayons de lune et d’une aurore boréale, la dernière de la saison peut-être, qui valse dans le ciel bleu marin. Carl et moi nous asseyons avec eux et baragouinons quelques mots et phrases appris dans le cours.

« Dàqt’e, si Carl sìyeh. »

« Dàqt’e, si Pierre sìyeh. »

Les cinq autres étudiants du cours accélèrent le pas en passant près de nous.


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