Minorités et démocratie : Qui veut financer les médias communautaires?

21 janvier 2016
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Les communautés francophones risquent de disparaître de l’espace public si leurs journaux et radios ne reçoivent pas d’aide, selon la chercheuse en matière de minorités et médias, Marie-Hélène Eddie. (Photo : gracieuseté)

Les communautés francophones risquent de disparaître de l’espace public si leurs journaux et radios ne reçoivent pas d’aide, selon la chercheuse en matière de minorités et médias, Marie-Hélène Eddie. (Photo : gracieuseté)

« Le bon journalisme coûte cher », soutient Jean-Benoît Nadeau, coauteur de The Story of French, chroniqueur du Devoir et éditorialiste du webzine Avenues. Si les grandes entreprises de presse peinent à s’adapter aux transformations courantes, comment les médias en milieu minoritaire peuvent-ils survivre et sans sacrifier la qualité?
« Quelle que soit la technologie adoptée, explique-t-il dans un édito du 5 janvier, il n’y a pas 36 modèles d’affaires pour rentabiliser un média. Soit le média est subventionné par ses lecteurs ou par ses annonceurs, soutenu par un mécène dévoué ou groupe d’intérêt ou par le biais des impôts, comme l’est Radio-Canada.
« La plupart des médias viables combinent ces sources de diverses façons, ajoute le journaliste. Il n’y a pas de modèle pur. La plupart ont plusieurs sources, incluant l’appui indirect de l’État.
« On oublie trop souvent que la presse à imprimer fut, dès son invention en 1450, une technologie de pointe qui a suscité la réorganisation complète de la société occidentale. Son développement fut intrinsèque à celui de la démocratie. »
« Jusqu’à récemment, il fallait se trouver un imprimeur pour publier. Mais la question ne se pose plus, déclare-t-il, le Web permet ça maintenant. Une potentialité a été libérée. »
Une transformation profonde est en cours, signale Jean-Benoît Nadeau. « Pour toutes sortes de raison, il y a un nouveau contexte. Ce qui appuyait le système est menacé, un glissement a eu lieu entre 2007 et 2009. La publicité s’est déplacée et a fondu.
« Si les nouvelles habitudes des lecteurs tendent à rendre les médias non rentables et qu’une information de qualité est nécessaire en démocratie, il ne serait pas étonnant que, d’ici quelques années, on voit les pouvoirs publics investir dans des journaux comme ils le font déjà pour Radio-Canada ou Télé-Québec. »
La participation serait aussi un enjeu de fond. Selon l’étudiante au doctorat en sociologie à l’Université d’Ottawa, Marie-Hélène Eddie, la presse communautaire joue un rôle essentiel. « Les groupes minoritaires francophones sont dans un rapport d’inégalité avec la majorité anglophone. Ils luttent constamment pour faire entendre leurs revendications et ne sont pas nécessairement pris au sérieux.
« Ils ne sont pas entendus parce qu’ils sont minoritaires, affirme la cofondatrice du webzine Astheure, et non parce que leurs revendications ne sont pas légitimes. Les médias francophones constituent des petits espaces publics “protégés” permettant aux francophones de s’organiser, de parler d’enjeux, et de rendre visibles leurs préoccupations.
« Le fait d'avoir accès à des médias généralistes anglophones ou québécois n’est pas suffisant, croit Marie-Hélène Eddie. Seuls les médias francophones hors Québec appuient les revendications des communautés et leur permettent d’occuper une place dans l’espace public. Sans eux, les francophones auraient beaucoup de mal à se donner de la visibilité. 
« Tous les journaux souffrent des changements actuels et sont un peu démunis par rapport à leur viabilité, reconnait-elle. Mais les petits journaux souffrent plus que les autres. Si le gouvernement prenait au sérieux la place des communautés francophones et le principe de l’égalité réelle, il subventionnerait les médias francophones hors Québec et s’assurerait de leur viabilité. »
Ottawa investit en milieu minoritaire dans tous les autres secteurs. « Pourquoi pas les médias? propose Jean-Benoît Nadeau. Rien ne s’y opposerait. Il est possible que ça n’ait jamais été demandé et qu’il y aurait une oreille attentive au fédéral. La transformation est très récente. Le premier ministre Justin Trudeau pourrait être sensible à ça. »
Mais il n’y a pas que le gouvernement fédéral, avance l’éditorialiste. De nombreux médias sont financés par divers groupes et mécènes, sans conflits d’intérêt. Il mentionne La Croix (en France) et le Christian Science Monitor (aux États-Unis), des médias missionnaires « mais capable de travailler avec indépendance de leur éditeur.
Il voit aussi du potentiel dans les provinces, comme le modèle de TFO, la télé éducative publique fondée en 1986, qui comprend un service de nouvelles. « Il y a peut-être des argents à trouver au provincial, conclut-il, surtout où le milieu est réceptif. »