Déversement en Alberta : Obed Mountain, un pétard mouillé?

28 novembre 2013
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Conciliabule entre Allan Adam et Bill Erasmus, respectivement chefs des Chipewyans de l'Athabasca et des Dénés.(Photo : Denis Lord)

Conciliabule entre Allan Adam et Bill Erasmus, respectivement chefs des Chipewyans de l'Athabasca et des Dénés.(Photo : Denis Lord)

Les experts se contredisent sur l'impact sur la santé de la fuite d'eau contaminée
 

La fuite d'eau contaminée qui s’est produite à la mine de charbon d'Obed Mountain ne constitue pas un risque pour la population des Territoires du Nord-Ouest. C'est ce qu'a affirmé lundi le docteur Erin Kelly, du ministère de l'Environnement et des Ressources naturelles des Territoires du Nord-Ouest. L'analyse gouvernementale repose d'abord sur la distance entre le lieu de la fuite et la frontière des TNO, environ 1200 kilomètres. Les sédiments contenants les contaminants comme le mercure, l'arsenic et autres auront coulé au fond de l'eau avant la frontière, sinon, ils se seront déposés le long des berges. De surcroît, a ajouté Erin Kelly, le schiste, le charbon et l'argile se dilueront dans l'eau de la rivière Peace, qui alimente bien davantage la rivière aux Esclaves que le lac Athabasca. Enfin, les usines de traitement d'eau de Hay River, Fort Smith et Fort Resolution pourraient traiter une turbidité 100 fois plus élevée que celle de la rivière Athabasca, même à la hauteur actuelle du panache. Le docteur André Corriveau, médecin hygiéniste en chef des Territoires du Nord-Ouest, a approuvé les propos de son homologue. « Ma seule préoccupation, a-t-il dit, concerne l'accumulation de métaux dans la chaîne alimentaire. Mais des tests sont et seront faits sur les poissons. »
Ces avis ont été émis lors d'une assemblée publique qui a eu lieu mardi soir, à l'Hôtel Explorer, à l'instigation de la Nation dénée. Environ une centaine de personnes ont assisté à l'événement. Outre Erin Kelly et André Corriveau, s'y trouvaient Robert Jenkins, représentant d'Affaires autochtones et de Développement du Nord Canada, et des chefs des Premières Nations, principalement des TNO. La compagnie Sherritt international, propriétaire de la mine d'Obed Mountain, s'était invitée à la réunion et avait délégué son vice-président senior, Sean McCaughan.

L'effet des métaux
S'exprimant devant l'assemblée, Sean McCaughan a dit que selon les experts, les échantillons d'eau prélevés sur la rivière Athabasca respectaient les normes d'eau potable. Pour ce qui est de l'habitat des poissons, ces experts n'ont constaté qu'un léger impact sur les quatre ou cinq premiers kilomètres après l'étang de contention, sur le ruisseau Apetowun (un affluent de l'Athabasca).
Le volume de la fuite, initialement estimé à un milliard de litres, a été réévalué à 670 millions de litres, ou 670 000 mètres cubes. Dans l'inventaire national des rejets des polluants (INRP), Sherrit International avait inscrit elle-même les quantités de métaux placés dans son étang de contention dans les trois dernières années, chiffres qui furent cités par plusieurs médias. Pour l'arsenic, le plomb, le mercure et le cadmium, par exemple, les quantités sont respectivement de 2962, 6334, 57 et 123 kilos. On parle aussi de 28 tonnes de manganèse, de 43 tonnes de phosphore, etc. En entrevue avec L'Aquilon, Sean McCaughan a nié que ces quantités de métaux se soient retrouvées dans le bassin versant de l'Athabasca. « Les quantités de métaux inscrites à l'INRP indiquent ce qui se trouve dans l'argile et le sol mis dans l'étang de contention chaque année. Quand la brèche est arrivée, toute l'eau est sortie de l'étang, mais une grande partie des sédiments est demeurée dans l'étang. » Sean McCaughan n'a pas précisé quelle quantité de métaux se sont retrouvés dans l'Athabasca, pas plus qu'il n'a déterminé quelle quantité de sédiments ont été enlevés des cours d'eau affectés par ses équipes de travail. « La glace et la neige ont un impact sur la sécurité des travailleurs, a-t-il ajouté, et affectent aussi la capacité à repérer les sédiments. Nous continuerons au printemps. »

Contre-expertise
Deux organismes environnementaux, les Gardiens de l'Athabasca et la Waterkeeper Alliance, ont requis l'expertise de Kevin Timoney, de Treeline Ecological Research. Parmi ses constatations, il mentionne que la diminution des contaminants dans la colonne d'eau n'est pas due à la dilution, mais au fait que les contaminants sont dans les sédiments, qui n'ont pas été analysés. « Donc, écrit-il, les vrais impacts de la fuite d'Obed Mountain peuvent s'étendre sur des années plutôt que sur des semaines. Avec les crues du printemps et de l'été 2014, on peut s'attendre à ce que les sédiments contaminés descendent le courant [vers les TNO]. » Kevin Timony a ajouté que puisque les organismes vivant dans les sédiments de la rivière Athabasca sont à la base de la chaîne alimentaire, l'accumulation de mercure, de métaux lourds et d'hydrocarbures aromatiques polycycliques ont de sérieuses implications pour l'ensemble de la chaîne. Les poissons peuvent devenir impropres à la consommation. En bref, il a déclaré être en désaccord avec l'analyse optimiste des gouvernements et de l'industrie, allant jusqu'à signaler que les tests de qualité d'eau indiquent de grandes concentrations de toxines.

Scepticisme
Les chefs des Premières Nations qui ont participé à l'assemblée du 25 novembre ont manifesté un grand scepticisme à l'égard des conclusions mises de l'avant par le gouvernement et l'industrie, et de l'amertume face à l'accumulation, au fil des ans, des dégâts environnementaux. « Il y a eu 200 fuites dans la rivière Athabasca depuis 1996, a souligné Allan Adam, chef des Chipewyan de l'Athabasca. Et combien avant? Je vais demander au gouvernement qu'on change le nom de la rivière Athabasca pour Denial River. Parce qu'on nie tous les incidents qui y sont arrivés. Nous allons devenir des réfugiés, non en raison des guerres, mais à cause des catastrophes environnementales. » Allan Adam a demandé à ce que soient congédiées les personnes responsables au sein du gouvernement albertain, notamment la ministre de l'Environnement. Il a menacé de poursuites la compagnie Sherrit International, dont le représentant, il faut bien le dire, a été traité avec courtoisie tout au long de la soirée. D'ailleurs, le conseiller municipal de Yellowknife, Dan Wong, a souligné son courage tout en affirmant que Sherritt devrait cesser d'exploiter des mines.
La majorité des chefs ont évoqué ce qui sera laissé en héritage aux générations futures. « Durable, a dit Sam Gargan, ancien grand chef du Dehcho et président des Gardiens de l'Athabasca, ça signifie donner quelque chose à nos enfants. Il faut s'en souvenir. Et là, nous n'allons pas leur donner quelque chose en bon état. » « C'est ma responsabilité que mes petits-enfants puissent boire de l'eau de notre pays, a confié François Paulette, ancien chef de Fort Smith. »
Plusieurs chefs ont exprimé la nécessité et l'urgence d'un plan d'énergie national et d'un traité transfrontalier de gestion des eaux avec l'Alberta.