Détroit de Lancaster : Le détroit de la discorde

12 août 2010
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Autorisés puis stoppés net par une juge et des Inuit pas contents, les travaux de sondage sismiques dans le détroit de Lancaster font des vagues. 

C’était un jour avant que la saga du formulaire de recensement n’atterrisse en Cour fédérale. Le Premier ministre Stephen Harper s’est présenté devant les médias pour affirmer haut et fort le besoin d’avoir des données justes et étayées quand on élabore les politiques publiques.

« Les travaux qui sont effectués consistent à une cartographie scientifique générale que le gouvernement fédéral a commandé à travers l’Arctique afin de mieux comprendre la région et, évidemment, de créer des occasions de recherche », a déclaré le premier ministre du Canada.

Il faisait référence aux travaux de sondage sismiques prévus dans le détroit de Lancaster, au nord de l’île de Baffin, qu’une juge du Nunavut venait d’interdire à la suite d’une requête provenant d’une organisation inuit qu’on n’aurait pas assez consulté. Dans son ordonnance du 6 août, la juge Sue Cooper de la Cour territoriale du Nunavut donne raison à l’Association régionale inuit Qikiqtani et impose une injonction qui empêche jusqu’à nouvel ordre de procéder aux recherches dans le détroit.

La principale crainte de l’organisation qui représente cinq communautés du nord-est du Nunavut est que les travaux, qui consistent à envoyer des ondes sonores dans l’océan pour « géocartographier » le fond marin, n’affectent les mammifères marins qui sont particulièrement abondants dans cette région. Les baleines, c’est connu, se repèrent en émettant des échos devant elles; elles voient avec les oreilles en quelque sorte. Or, selon l’Institut de recherche du Nunavut, qui a autorisé les travaux le 23 juillet, les recherches n’auront pas d’impacts négatifs sur l’environnement, ou presque. Et le son ne sera pas assourdissant.

Mais pour la magistrate Cooper, même s’il est faible, le risque de répercussions dommageables existe bel et bien. Et s’il fallait que quelque chose arrive à la faune marine, les Inuit, dont la diète dépend de la chasse, seraient directement affectés. « La perte ne se confine pas simplement à une source de nourriture, mais également  à la perte de la culture, écrit-elle. Aucune somme d’argent ne peut compenser pareille perte. »

Deux jours après que le maillet de la juge fut tombé, Ressources naturelles Canada, qui commandite les travaux, a publié une réponse officielle sur son site Web, laissant entendre qu’elle ne lâchait pas le morceau. « Ressources naturelles Canada est toujours déterminé [sic] à atteindre l’objectif de son programme de géocartographie, qui est d’accroître sa connaissance de la géologie du Nord », affirme l’agence fédérale qui réserve, du reste, ses commentaires. Un appel de la décision de la Cour n’est pas exclu.

Ressources naturelles Canada entend toujours mener ses travaux ailleurs dans l’océan Arctique, où l’injonction de la Cour territoriale n’a pas effet. En fait, sur les 65 jours que devaient durer les opérations en mer, deux seulement étaient consacrés au détroit de Lancaster.

Pétrole et aire protégée

Autre objet de litige : les travaux de sondage sont vus par certains comme étant la première étape avant de procéder à des travaux d’exploration pétrolière et gazière dans la région et, éventuellement, à des forages.

Ça, Stephen Harper le dément formellement. « Le travail qui est fait là-bas n’est pas de l’exploration gazière », a-t-il juré à la presse.

Il n’a pas tort. Ce n’est pas, à proprement parler, des travaux d’exploration gazière. D’ailleurs, ce n’est pas l’affaire du gouvernement que de chercher du pétrole. Néanmoins, le type de données qui seraient colligées par ces travaux est du genre à plaire aux pétrolières. L’objectif des travaux est d’estimer la composition minérale du fond marin. L’été dernier, quand le brise-glace scientifique Amundsen a effectué des levées sismiques en mer de Beaufort, le principal commanditaire des opérations était… Imperial Oil.

La perspective inquiète les Inuits, qui cherchent, depuis le milieu des années 1980, à faire désigner le détroit de Lancaster aire de conservation marine nationale. La candidature du détroit est passablement solide et depuis 2009, un processus est en place auprès de Parcs Canada pour protéger le site. L’endroit est connu pour sa faune d’une variété exceptionnelle. On y retrouve, entre autres et dans le désordre, trois espèces de phoques, plusieurs types de baleines, dont la plus grande concentration de narvals à l’échelle mondiale, le tiers des bélugas d’Amérique du Nord et la baleine boréale qui est menacée. On y retrouve également des morses, beaucoup d’ours polaires, et encore des morues et des masses d’oiseaux de mer. Ajoutez à ça que le détroit est l’un des principaux couloirs d’icebergs au monde, et vous comprendrez pourquoi les derricks n’y sont pas les bienvenus.

L’argument de la conservation est cependant une lame à deux tranchants. Les partisans de la recherche sismiques affirment que les données recueillies pourront être utilisées pour appuyer la candidature du détroit.

À l’évidence, le dossier est sensible. Fin juillet, quand CIVR Radio Taïga a publié sur son site Web un court texte sur la controverse titré « Exploration gazière dans une future aire protégée : les Inuits choqués », une relationniste du bureau du ministre des Ressources naturelles, Christian Paradis, s’est empressée de contacter la salle de presse afin d’apporter « une précision » au texte, précision qui finalement était déjà incluse dans l’article.

Quand on a demandé si le ministre voulait commenter l’affaire sur les ondes de la radio, la réponse a été qu’on étudierait cette question. Aux dernières nouvelles, le ministre n’avait pas l’intention de donner son point de vue.