Chronique littéraire : Le Pluvier kildir


En conclusion d’une critique peu laudative de la version originale du livre, Martin Nolan écrit – je traduis : « Killdeer est mauvais et malaisant. » Phil Hall vient alors de recevoir pour ce livre le prix du gouverneur général, catégorie poésie, en 2011. Si l’on peut voir dans la critique de Nolan une réaction vis-à-vis de l’obtention du prix, le plus prestigieux du milieu littéraire canadien, Le Pluvier kildir, traduit ici par Rose Després, est un livre dont on peut dire qu’il soulève pour le moins des opinions contradictoires et marquées.
Cela tient peut-être à la forme particulière du livre. Le Pluvier kildir tombe facilement dans la catégorie (si c’en est une...) des ovnis littéraires. Hall marque d’emblée, en amont du texte : « poèmes-essais » – deux traditions a priori difficilement conciliables. Plus que celles de la poésie et de l’essai, ce sont les traditions de l’autobiographie et de l’art poétique qui sont mobilisées, formant un tout épars et questionnant.
Cette force centrifuge qui préside au genre du texte déstabilise le lecteur, ballotté entre plusieurs codes. D’autant qu’entre les treize parties du Pluvier kildir, le lien est ténu. La principale thématique est certainement celle de l’écriture. Hall explore les possibilités de l’expression littéraire, avec en tête l’envie de retracer une quête personnelle d’appropriation des textes et de singularisation de l’écriture.
L’impression dominante que l’on se fait du texte est l’importance que donne Hall au lecteur. Le texte est exigeant – notamment en raison d’une série de références, d’auteurs pour la plupart – venus d’horizons différents, et qu’il se plaît à présenter avec un minimum de contextualisation. Et puis parce que c’est un texte troué, qu’il incombe au lecteur de ramasser pour en faire une forme unie. C’est pourquoi la critique de Nolan, selon laquelle le texte serait « mauvais et malaisant », fait rire dans son excessivité, car si, pour Stendhal, le texte est un miroir traîné dans les rues, il se présente plutôt pour Hall comme une réflexion du lecteur...
Il est difficile de dire après les avant-gardes qu’un livre est mauvais car bizarre. Au contraire, on tiendra aujourd’hui pour un lieu commun que la singularité est génératrice de littérarité. On a très certainement quelque chose de singulier entre les mains avec Phil Hall! Pour autant, on n’a pas l’impression, à la cent treizième page, de sortir d’un chef d’oeuvre... La grande littérature intéresse, dit-on, peu importe le sujet. Je ne sais pas, en fait, si c’est le cas du Pluvier kildir. Et cela peut-être parce qu’il est plus près de l’essai que du poème. Si les théories littéraires, la langue, l’écriture ne vous intéressent pas, le livre de Hall vous paraîtra de peu de portée. Hall écrit : « Le rythme c’est le savoir. » Rose Després restitue avec doigté ce « savoir » dans sa traduction, ce souffle discontinu et dense. Je ne dirai pas après tout que l’esthétique du livre n’est pas un peu bizarre. Mais Le Pluvier kildir est bon et malaisant.
 

Phil Hall, Le Pluvier kildir, traduction de Rose Després, Prise de parole, 2015 [2011], 115 pages, 18,95 $, numérique 13,99 $. Trois étoiles et demie.


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