Une loi 101 pour le Nunavut?

06 mars 1998
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Du 24 au 26 mars prochain se tiendra à Iqaluit une conférence sur les politiques linguistiques du prochain gouvernement du Nunavut . À cette occasion, la Commission d'Établissement du Nunavut (CEN/NIC) qui a la responsabilité de proposer les plans et devis de ce que sera ce gouvernement veut entendre les avis de tous et chacun sur la délicate question de la langue.

Si la Commission a convoqué cette conférence c'est qu'on veut particulièrement y discuter de la place qu'occupera l'inuktitut dans le nouveau territoire. Mais il sera aussi nécessairement question de la place de l'anglais et du français au Nunavut puisqu'il s'agit là des deux langues officielles au Canada.

Le Nunavut reproduit curieusement la situation linguistique du Québec à une échelle microscopique au plan démographique. On parle ici d'une population d'à peine 27 mille personnes. Or plus de 85% de cette population est Inuit. Voilà donc une majorité de gens dont la langue maternelle n'est pas l'anglais à l'intérieur d'une même entité politique canadienne.

John Amagoalik est le président de la Commission d'Établissement du Nunavut. Il est aussi considéré comme le père du Nunavut. La grosse différence qu'apportera le nouveau gouvernement, a-t-il expliqué à l'Aquilon dans une entrevue récente, c'est qu'il parlera le langage de la population et comprendra sa culture. Il s'agit là d'une préoccupation centrale pour tout politicien inuit. L'inuktitut devrait donc devenir la langue de travail du gouvernement, de la politique et de la vie publique en général. Ce n'est qu'à ce prix que la marginalisation de l'inuktitut face à l'utilisation de l'anglais pourra être évitée.

La survie de l'inuktitut menacée?

Or le Commissaire par intérim du Nunavut, Jack Anawak, dont le bureau constitue l'embryon de ce prochain gouvernement, a clairement reconnu dans les dernières semaines, l'impossibilité de combler plus de 50% des postes de la haute fonction publique par des Inuit parlant l'inuktitut. La majorité des technocrates venus du Sud pour combler ces postes ne parleront pas la langue des Inuit. À ce moment-ci, il semble donc que l'anglais restera la principale langue de travail du gouvernement du Nunavut pour quelques décennies à venir. Dans de telles circonstances, la survie de l'inuktitut est-elle menacée?

Louis-Jacques Dorais est professeur au département d'anthropologie de l'Université Laval, il est aussi directeur de la revue Études inuit et un des spécialistes reconnus de la langue inuit au Canada.

Rejoint au téléphone par l'Aquilon, il s'est dit confiant de la vitalité actuelle de la langue inuit au Nunavut et au Nunavik même s'il souligne une tendance prononcée chez les jeunes à se laisser séduire facilement par l'anglais. Au Nunavut, c'est la langue première d'enseignement à partir de la cinquième année. De plus l'accès à la radio ou à la télévision permet à l'anglais de pénétrer dans la majorité des foyers, diffusant ainsi des références identitaires qui ne font plus partie de l'univers inuit traditionnel.

Bien qu'en perte de vitesse dans l'Arctique de l'Ouest, incluant la région du Mackenzie et du Kitikmeot, mais aussi au Labrador, l'inuktitut est toutefois utilisé par une majorité de la population tant au Nunavik qu'au Nunavut.

Louis Jacques Dorais ne voit aucune problème sérieux à ce que la langue s'adapte aux nouveaux contextes administratifs spécialisés de l'appareil gouvernemental. Au contraire, les Inuit ont toujours fabriqué un vocabulaire approprié pour nommer les réalités changeantes auxquelles ils ont dû faire face au cours des 200 dernières années.

Le réel problème, conclut-il, est d'ordre psychologique. Les jeunes parlent anglais parce qu'il donne accès au reste du monde et qu'ils s'en sentent valorisés. Les politiciens doivent fièrement donner l'exemple et utiliser publiquement l'inuktitut pour modifier ces attitudes de la génération montante.

Le statut actuel de la langue inuit

Il existe déjà une Loi des langues officielles dans les Territoires du Nord-Ouest. Comme toutes les autres lois territoriales présentement en vigueur, au 1er avril 1999 elles feront automatiquement autorité au Nunavut jusqu'à ce que la nouvelle Assemblée législative décide de les abroger ou de les amender.

En plus de l'anglais et du français, cette présente loi territoriale reconnaît comme officielle 6 langues ancestrales autochtones.

Toutefois le statut de langues officielles pour ces langues n'est en rien comparable au statut de l'anglais et du français aux yeux de cette loi, puisque celle-ci doit s'inscrire nécessairement à l'intérieur de normes déjà établies par la Loi des langues officielles du Canada.

Par exemple, contrairement à ce qui y est prévu pour l'anglais et le français, on n'y prévoit pas l'obligation pour le Ministère de l'éducation territorial de dispenser un enseignement en langues autochtones ou inuit de la 1ère année à la fin du secondaire, là où le nombre de locuteurs le justifierait.

Une loi 101 pour le Nunavut?

Jose Kusugak est président de Nunavut Tunngavik Inc, organisme signataire de l'Entente de revendication territoriale du Nunavut. C'est la responsabilité de son organisme de faire respecter les droits ancestraux de ses membres, dont le droit à la culture et à la langue.

Jose Kusugak ne peut se s'empêcher de comparer la situation du Nunavut à celle du Québec. Au Québec, dit-il, on peut "insister" sur l'utilisation du français parce que c'est prévu par la loi et la Constitution canadienne, ce qui ne sera pas le cas pour l'Inuktitut au Nunavut. "Au Nunavut, nous sommes comme des orphelins sur notre propre territoire, a-t-il expliqué à l'Aquilon, et nous ne pourrons compter que sur la bonne volonté des gens pour protéger notre langue."

M. Wolf Attwood qui est directeur du Secrétariat au Nunavut à Iqaluit, organisme du Ministère des affaires indiennes et du Nord chargé de piloter le dossier Nunavut, nous a confirmé le point de vue du gouvernement fédéral sur cette question, à savoir que la prochaine politique linguistique du Nunavut devra s'accommoder du cadre constitutionnel de la Loi des langues officielles du Canada.

Cette prochaine conférence linguistique soulèvera des enjeux politiques importants pour le Canada, quand on pense que l'inuktitut est une des dernières langues ancestrales encore parlée par une majorité de sa population inuit et que le Canada reconnaît aux Inuit du Nunavut le droit à leur langue et à leur culture. Par ailleurs, l'anglais cèdera difficilement du terrain au Nunavut, solidement ancrée dans la Loi des langues officielles du Canada tout en étant la langue dominante de tout le continent.