(Iqaluit) L'administration territoriale du Nunavut existe maintenant
depuis un peu plus d'un an. Ceux qui s'attendaient au pire auront sûrement
été déçus, comme d'ailleurs ceux qui s'attendaient à des miracles. Le
nouveau territoire canadien habité à 85% par une population inuite est bel
et bien devenu réalité.
Annette Bourgeois travaille comme agente de communications au bureau du
chef du gouvernement Paul Okalik : « Ce que le gouvernement du Nunavut a
accompli depuis un an? lance-t-elle avec assurance, il fonctionne! Les gens
ne se sont pratiquement pas aperçus du changement d'administration et c'est
le grand succès de la première année. Ça marche! Plein de monde doutaient
qu'on allait relever le défi et mettre sur pied un gouvernement
opérationnel étant donné la complexité des rouages de l'administration
publique. Le niveau de services à la population au Nunavut ne s'en est pas
ressenti. »
La mise en chantier du nouveau gouvernement territorial avait commencé le
15 avril 1998 par l'ouverture à Iqaluit du Bureau du Commissaire par
intérim et la nomination par Ottawa de M. Jack Anawak, jusque là député
libéral de Nunatsiaq à la Chambre des Communes, comme Commissaire. D'abord
en recrutant les sous-ministres et leur personnel immédiat, des embryons de
ministères furent aussitôt constitués.
Les élections des futurs députés à l'Assemblée législative eurent lieu le
15 février 1999. 88% des électeurs éligibles se rendirent aux urnes pour se
prévaloir de leur droit de vote. Une des grosses surprises de l'élection
fut de constater la défaite de Goo Arlooktoo dans Baffin Sud, l'ex
vice-premier ministre du GTNO, que plusieurs identifiaient déjà comme
prochain premier ministre du Nunavut.
Une deuxième surprise se produisit au mois de mars au moment de l'élection
du chef du gouvernement par le groupe de députés élus. Plusieurs croyaient
que Jack Anawak allaient l'emporter facilement à cause de sa longue
carrière politique, mais c'est un nouveau venu, Paul Okalik, qui gagna la
course à la chefferie. Premier avocat inuk du Nunavut, Paul Okalik venait à
peine de réussir ses examens du barreau.
« Notre grand défi, déclara-t-il au lendemain de son élection, sera
d'unifier les trois régions du Nunavut. » Une des premiers projets de loi
d'importance adopté par la nouvelle Assemblée législative fut d'abolir les
structures administratives régionales élaborées sous le régime de
Yellowknife. La nouvelle loi prévoyait la disparition des trois conseils de
santé dès avril 2000 et la fin des commissions scolaires pour le mois de
juillet suivant.
Dans son tout dernier budget d'avril dernier, le ministre des Finances
Kelvin Ng prévoit économiser cinq millions de dollars en supprimant les
dédoublements administratifs dans le domaine de la santé.
Le gouvernement du Nunavut a ensuite pris une décision très controversée
pour uniformiser son fonctionnement : remettre toutes les pendules à
l'heure d'Est en Ouest, sur un territoire qui coiffe six des dix provinces
canadiennes. Dans Baffin, plusieurs se sont plaints de perdre une heure de
précieuse luminosité le matin durant les longs mois d'hiver et trois
communautés à ce jour ne se sont jamais alignées sur l'heure centrale de
Winnipeg : Clyde River, Pangnirtung et Sanikiluaq.
Enfin il faut mentionner l'achoppement des négociations avec le
gouvernement de Yellowknife sur la possibilité de l'exploitation commune de
l'actuelle Société de l'énergie des TNO. Conséquemment le gouvernement du
Nunavut a décidé de créer sa propre société de production d'électricité et
le ministre Ng a prévu 2,6 millions de dollars à cette fin dans son dernier
budget.
Le but de la création du gouvernement du Nunavut n'était pas uniquement de
maintenir le niveau de services offerts par le précédent gouvernement de
Yellowknife mais bien de transformer le style même de l'administration
publique. On voulait créer un gouvernement beaucoup plus près des gens,
users friendly, qui recruterait la majorité de ses effectifs parmi les
Inuits mais qui de plus, travaillerait dans la langue de la majorité, la
langue inuite, comme le prévoit l'Entente de revendication territoriale des
Inuits du Nunavut signée en 1993.
La difficulté pour le ministère des Ressources humaines de recruter un
nombre suffisant d'inuits qualifiés pour combler les postes qui s'ouvrent
dans la fonction publique, surtout aux échelons supérieurs, où des diplômes
universitaires sont exigés, crée certainement une désillusion palpable chez
la majorité inuite de la population.
Iqaluit, la capitale, grossit à vue d'oeil ayant franchi depuis plusieurs
mois le cap des 5000 habitants. De plus en plus de nouveaux venus en
provenance du Sud viennent tenter leur chance dans les positions
supérieures de l'administration publique. Et d'ici quelques mois, cette
marée atteindra les premières des dix communautés retenues pour abriter les
opérations des différents ministères.
En effet, le gouvernement du Nunavut, tout au cours de l'année qui vient de
s'écouler a toujours soutenu la politique de décentralisation qu'avait mise
de l'avant la Commission d'établissement du Nunavut dans ses deux
volumineux rapports, Traces de pas dans la neige fraîche. Pangnirtung par
exemple, une communauté d'à peine 1500 habitants, recevra quelques 50
emplois du gouvernement au cours de l'été prochain. Dans son présent
budget, le ministre Ng a prévu les fonds nécessaires pour poursuivre cette
politique de décentralisation.
Un an après sa création, la machine administrative du nouveau gouvernement
territorial semble tourner normalement. Mais personne ne discerne
clairement à, ce moment-ci, comment ce gouvernement répondra concrètement
au grand rêve des Inuits, l'épanouissement de leur culture et de leur
langue sur leur territoire ancestral.
Comble de l'ironie, le plus petit ministère du nouveau gouvernement est
justement celui de la Culture, de la Langue, des Aînés et des Jeunes avec
un budget de six millions de dollars par année. En avril dernier, son
ministre, David Havioyak, avait remis sa démission après avoir encaissé à
l'Assemblée législative une salve de critiques sur la désorganisation de
son ministère.