Alliance des jeunes Autochtones de l'Arctique : Transmettre le cadeau familial

11 mars 2005
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Alliance des jeunes Autochtones de l'Arctique

Transmettre le cadeau familial

Le 3 mars, au Northern United Place de Yellowknife, une soixantaine de personnes sont entassées pour assister à une réunion d’information sur le Projet gazier du Mackenzie. Le public pose des questions aux représentants de la Commission nationale de l’énergie et de la Commission d’examen conjoint, les deux organismes chargés de tenir des audiences publiques sur le mégaprojet de sept milliard de dollars. À son tour, Laura Tutcho de Deline prend le micro. Pendant cinq minutes, elle s’adresse à l’assemblée dans sa langue, l’esclave du Nord. À la fin de l’allocution le modérateur balbutie : « Ahem… hum… I… I… I dont speak Slavey. »

Cette réaction était attendue par les membres de l’Arctic Indigenous Youth Alliance (AIYA) qui avaient préparé la mise en scène. Comme l’ex-premier ministre Stephen Kakfwi l’avait fait deux semaines plus tôt, ils désiraient démontrer le problème que cause le manque d’interprètes qualifiés pour répondre aux questions des résidents des communautés de la vallée du Mackenzie et le peu d’information disponible dans des langues autres que l’anglais.

« Ils [les promoteurs du projet] nous disent qu’ils engagent les interprètes qui leurs sont recommandés par les communautés, mais encore faudrait-il les former pour qu’ils comprennent ce qu’ils traduisent. La majeure partie de l’information qui nous est présentée est très technique. Ce n’est pas seulement une question de connaître la langue », explique Jennifer Duncan, co-fondatrice de l’AIYA. En plus d’offrir une formation adéquate aux interprètes, la jeune femme native de Colville Lake estime qu’un service en toutes les langues de la vallée du Mackenzie devrait être disponible quand on appelle dans les bureaux des organismes liés au projet. « La langue est très importante, dit-elle. Beaucoup de personnes dans les communautés, et surtout les aînés, ne parlent pas l’anglais ou alors pas aussi facilement que leur langue maternelle. S’ils ne peuvent pas s’exprimer dans une langue avec laquelle ils sont à l’aise, les chances sont grandes pour qu’ils n’osent pas poser de question. »

Le cadre de référence de la Commission d’examen conjoint chargée de diriger la révision du projet oblige les promoteurs à produire un résumé de leur projet disponible en esclave du Nord et du Sud, en gwich’in, en inuvialuqtun et en français. Ces documents doivent être disponibles sur supports écrit, audio et vidéo. La règle est ferme : les audiences publiques ne peuvent pas débuter tant que tous ces documents ne sont pas disponibles. Ce n’est que tout récemment que ces documents ont finalement été produits. Les versions écrites ont été mises en ligne sur le site du Secrétariat du projet de gaz du nord (www.ngps.nt.ca) au cours de la deuxième semaine de février et les documents audio et vidéo ont été rendus au début mars, c’est-à-dire quelque cinq mois après le dépôt très médiatisé des documents anglophones. Or, les dates limite pour obtenir le statut d’intervenant en vue des audiences publiques ou pour obtenir du financement afin de participer à la révision du projet étaient toutes échues plusieurs mois avant le dépôt des documents en langue autre que l’anglais.

Embûches

Ce genre d’embûches à une bonne participation du public au processus de révision, l’AIYA doit en surmonter d’autres, à commencer par le financement disponible .

« C’est très difficile de prendre part au processus avec le financement existant, raconte Jennifer Duncan. Par exemple, pour les fonds qui proviennent de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale nous avons fait une demande de 60 000 $ pour pouvoir prendre part aux conférences techniques et engager des experts et nous avons reçu quelque chose comme 6 000 $. » L’AIYA, une des rares organisations non gouvernementales à se consacrer exclusivement à l’analyse critique des conséquences du Projet gazier du Mackenzie, n’a aucun employé et fonctionne grâce au seul dévouement de ses bénévoles. Jennifer Duncan, qui travaille à temps plein à l’aide juridique, estime qu’elle consacre en moyenne deux heures par jour au projet gazier du Mackenzie.

Pourtant lors de la première phase de financement l’AIYA, qui s’appelait alors la Dene Youth Alliance, avait obtenu une part plus généreuse de l’enveloppe. L’été dernier, il y avait même un employé permanent dans leurs bureaux qu’ils partagent avec l’Association des femmes autochtones. Mais depuis, l’ONG a organisé un sommet intergénérationnel au terme duquel les membres ont décidé de s’afficher ouvertement contre le Projet gazier. « Nous savions que ça risquait de nuire à notre financement, mais c’était définitivement le message que nous avaient envoyé nos membres. Notre opposition au projet est d’abord guidée par le principe de précaution. Nous pourrions revenir sur notre position, mais seulement si Imperial Oil [le principal promoteur du projet] est en mesure de nous prouver hors de tout doute que ce projet sera bénéfique pour nous. Et cela ne signifie pas seulement que nous en tirerions des bénéfices monétaires, mais aussi que nous puissions continuer de vivre d’une terre vierge et généreuse, nous et les septs générations à venir. »

À la va-vite

En plus des deux barrières majeures que sont le manque de traduction et le peu de financement, la jeune avocate estime que la révision du projet se déroule trop rapidement. « La procédure est définitivement accélérée [fast-tracked]. Ils n’attendront même pas que le Deh Cho ait conclu ses revendications territoriales. Ça bouge tellement vite […] Je pense qu’ils essaient d’agir très rapidement pour empêcher le public de participer. Ils ne donnent pas assez de temps aux gens pour qu’ils comprennent en quoi consiste le projet, alors les gens ne poseront pas les questions qui doivent être posées. Cela amène définitivement un manque d’opposition critique au projet. Dans les années 1970, quand ils ont voulu construire le gazoduc pour la première fois, l’opposition était très bouillante et je pense qu’ils craignent que ça se reproduise à nouveau. Je pense qu’ils tentent d’obtenir les autorisations rapidement et discrètement pour pouvoir construire leur projet avant que les gens aient le temps de s’y opposer. »

En attendant, l’AIYA planifie un nouveau sommet intergénérationnel. Celui-ci devrait avoir lieu en août prochain à Fort Good Hope, dans la région du Sahtu. Jennifer Duncan, elle, assure qu’elle continuera de lutter avec ce même sentiment d’urgence pour que les résidents de la vallée du Mackenzie et du Delta aient leur mot à dire sur le Projet gazier.

« Je suis très reconnaissante envers mes parents qui se sont opposés au premier gazoduc, dans les années 1970. Grâce à eux, j’ai pu grandir dans un des dernier coins du monde encore épargné par le développement insoutenable. Je veux pouvoir offrir ce même cadeau. »