Thaydéné Nene: Un cadeau des Dénés

10 octobre 2008
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Thelon : déformation d’un mot autochtone signifiant « rivière aux poissons ». Longue de 900 kilomètres, c’est la plus grande rivière de la toundra canadienne. Elle est commune aux TNO et au Nunavut et se jette dans la baie d’Hudson. Elle traverse la « terre des ancêtres » des Dénés, le Thaydéné Nene.

Année après année, elle est de plus en plus menacée par les projets de mines d’uranium. Alex Hall se bat depuis des années pour que toute la rivière soit protégée « aujourd’hui et pour l’éternité », déclare-t-il.

Cet habitant de Fort Smith a 65 ans. Depuis 30 ans il organise des expéditions écotouristiques de canoë sur la Thelon. Il n’est pas le seul entrepreneur en écotourisme à proposer des expéditions, mais il est l’un des plus fins connaisseurs de ce bassin qu’il parcourt inlassablement depuis qu’il a fait sa thèse en biologie en 1970 sur les caribous de l’Arctique canadien.

« Au cours des 35 dernières années, la Thelon est devenue une légende de beauté naturelle intacte et unique à travers le monde, témoigne-t-il. C’est une réserve naturelle depuis 1927, inscrite au patrimoine canadien depuis 1990. C’est la plus grande ressource écotouristique du pays après le parc de la Nahanni. Pour les pagayeurs qui viennent de partout, la Thelon représente une expérience proche de l’élévation spirituelle, une communion exceptionnelle et presque mystique avec la nature. Ils repartent en ayant puisé du renouveau ou une nouvelle signification de leur vie. »

Alex Hall observe la vie de la toundra patiemment chaque été. Il a repéré huit routes de migration sur la rivière, entre 62 et 63 degrés de latitude nord, utilisées par la harde Beverly de plus de 330 000 têtes. La vie animale vibre d’énergie de fin mai à septembre. Outre le caribou, la Thelon est un refuge pour toutes les espèces animales de la toundra. Les vestiges archéologiques qui couvrent le territoire prouvent que les Dénés puisaient ici leurs réserves de vie, de nourriture et de spiritualité. Non seulement ils l’appellent « la terre de nos ancêtres » mais aussi « le lieu où Dieu est né »... Thaydéné Nene !

De 1964 à 1974, la communauté scientifique internationale a mené une étude baptisée Programme International Biologique, suite à quoi la Thelon a été évaluée comme un site naturel d’importance universelle. Pourtant, dès le début des années 1970, le gouvernement fédéral a autorisé des compagnies minières à explorer et fouiller les sols en vue d’exploiter les couches d’uranium. Plus près des années 2000, avec la hausse du coût du minerai et les besoins en énergie nucléaire, les compagnies multinationales ont multiplié et resserré leur présence tout autour du sanctuaire de la Thélon. En 2006, sur une bande de 160 km de large, en bordure de ce sanctuaire, le gouvernement fédéral a encore laissé des compagnies d’uranium explorer, alors que des négociations territoriales étaient en cours entre les Dénés de Lutsel K'e et le gouvernement. Alex Hall a rejoint tout naturellement les Dénés.

« La manoeuvre politique fédérale a pour l’instant échoué, raconte-t-il. En novembre 2007, Lutsel K'e a obtenu un délai intérimaire de cinq ans pour finaliser les choix de protection de zones comprises dans l'accord Akaitcho Protected Areas, et les Dénés voudraient y inclure cette zone de 160 km pour l’instant abandonnée au profit des compagnies par le gouvernement fédéral. Quand Lutsel K'e a réussi à faire arrêter certaines activités minières, le gouvernement a riposté en mettant un autre directeur a la tête du MVRB en la personne de Richard Edejricon, un de leurs pions. Mais ça n’a pas marché et le MVRB a été forcé de rejeter trois projets sur quatre. »

Malheureusement, même si le rejet des projets se fait du côté des TNO, les compagnies pourraient gagner du côté du Nunavut. « Je n’ai jamais vu un tel désastre politique, fulmine le biologiste. Le Premier Ministre ouvre son pays à n’importe quoi et n’importe comment. Les politiques bernent le peuple en disant que ce sera bon pour l’économie et leur vie, ils imposent leur choix. » Alex Hall plaide pour construire, avec les Dénés et dans le monde, une vision à long terme qui devrait faire pression auprès des gouvernements en rejoignant leur conscience. Il interpelle le MVRB en ces termes: « Si nous, les Canadiens, réalisons qu’il est vital de protéger la Thelon, les générations futures nous diront merci. Voyez grand, voyez loin, à 100 ans, à 500 ans et au-delà. Réfléchissez bien à votre choix. N’oubliez pas que les habitants de Lutsel K’e réussiront peut-être un jour à réaliser leur rêve de protéger toute la Thelon. Et ce jour-là, mes amis, sera le cadeau le plus inestimable que feront les Dénés au Canada et au monde entier. »

Selon Alex Hall, la Thelon dans son ensemble représentera le plus grand projet de préservation de la biodiversité qui existe à ce jour. « Cela deviendra le parc naturel le plus grand du monde, dit-il. Bien plus grand que tout ce qu’on connaît jusqu’à présent. Même les plus beaux parcs du monde ne pourront rivaliser en beauté, en taille et en prestige. »

Songeur sur un avenir encore incertain, tourné aussi vers ses années passées sur et avec cette rivière, le « gardien de la Thelon », tel qu’il est nommé par une habitante de Fort Smith, évoque son propre futur. « Un jour, avant de quitter ce monde, j’aimerais tellement voir que toute la Thelon, dans les TNO, soit consacrée la plus belle zone sauvage du monde ! Même si j’ai parcouru plusieurs endroits dans les Barren Lands, la Thelon est devenue ma maison, le lieu de mon âme sur cette terre. Comme cela s’est produit pour les Dénés bien avant, elle est devenue mon inspiration spitiruelle, mon lieu de culte. Il y a plus de 20 ans, j’ai exprimé ma volonté qu’après ma mort, mon corps soit enterré dans ce Jardin de Paradis. »