De la magie avec des mots et des gestes : Spectacle de Simon Gauthier à l'AFN le 13 mars dernier

19 mars 1999
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Pour tout décor, Simon Gauthier nous proposait sa gueule, relevée il est vrai de ses gestes toujours démesurés qui voulaient emplir la salle et nos yeux. Malgré ce dénuement scénique, il est parvenu à entraîner son public à la chasse à la baleine sur les mers arctiques au côté de Pomerleau ou même dans un canot volant au-dessus des clochers de l'église de Lavaltrie, au Québec.

Défi de taille. Surtout dans la salle du Centre communautaire francophone d'Iqaluit qui semblait démesurément grande ce soir-là. On est loin de l'ambiance intime d'un théâtre de poche de Tadoussac. Sans jeux de lumières sophistiqués et avec une amplification rudimentaire, Simon ne misait que sur son talent pour captiver l'attention des spectateurs.

Mais où voulait-il donc les conduire? Très certainement loin de la routine du bureau ou de l'usine, mais plutôt du côté de la mer et du bois où, entre chien et loup, le poète peut parfois surprendre le loup garou se changer en hibou ou en baleine. Le pays que décrit Gauthier surprend d'abord parce qu'on le pensait évanoui et probablement effacé de notre conscience collective. Il nous le fait remonter en pleine face. Ce monde où des esprits de baleine, de Satan ou d'Indiens se jouent des volontés humaines et semblent être restés maîtres de la vie et de la mort.

Qui n'a pas reconnu dans les gestes de Gauthier, dans ses intonations toujours défiantes, dans ce bagout réconfortant de campagnards insoumis, qui un oncle, qui un voisin ou un grand-père et très certainement tellement de nos personnages légendaires de la trempe du Survenant, Caillou Lapierre ou Jos Montferrand.

Mais l'homme ne gagne pas dans la mythologie que nous échafaude Simon Gauthier. Les forces de la nature, sinon Satan lui-même, finissent toujours par se moquer de la vanité des humains aussi puissants soient-ils. L'oeil de la baleine mourante où le regard de son harponneur, Pomerleau, s'est égaré, entraînera celui-ci dans la mort. Le hibou découvert et abattu renverra l'Indien à une existence animale. Le nom de Dieu prononcé par un des pagayeurs de la chasse-galerie les projettera tous dans une chute mortelle.

« Je ne suis qu'à mes débuts, d'expliquer le jeune conteur, ça fait un an et demi que je fais de la scène. J'ai eu la chance de travailler avec Jocelyn Bérubé et ce gars-là m'a fait comprendre c'était quoi que de raconter une histoire!»

Simon Gauthier est originaire de Sept-Iles où il a pu prendre contact avec la culture et les traditions des Montagnais. « Ce que j'entends au sujet des Inuit me fait penser à ce que vivent mes amis montagnais, a-t-il expliqué. Les Montagnais ont toujours été nomades, ils montaient jusqu'au Labrador à la recherche du gibier puis redescendaient vers le fleuve. On a voulu en faire des sédentaires et les mettre dans des écoles. C'est pas facile à vivre, ils sont comme écartelés entre les deux mondes!»

Il s'est ensuite exilé à Montréal pour compléter un baccalauréat en animation culturelle. C'est d'ailleurs là qu'il a connu Maryse Lanctot, l'animatrice culturelle de l'AFN. L'été, si on fait ses réservations assez tôt dans la journée, à ce qu'on dit, on peut voir son spectacle dans un petit théâtre de Tadoussac. Comme le hasard fait bien les choses, c'est là que Daniel Cuerrier et Martine St-Louis ont d'abord fait sa connaissance par pure coïncidence.

Samedi soir dernier à Iqaluit, Simon Gauthier a tout de même gagné son pari. Il a été chaudement applaudi et même qu'on lui en a redemandé. Mais son spectacle a été un combat d'un bout à l'autre, à partir de la première pièce où un animateur bénévole de CFRT a carrément débouché sur la scène pour entrer dans la radio communautaire. À ce moment même où le grand harponneur Pomerleau voulait voir jaillir les fleurs de sang que crachent, paraît-il, les baleines agonisantes dans les eaux illuminées de plancton phosphorescent du Groenland. Pomerleau et Gauthier en sont restés bouche bée. Et comme les braves de ses histoires, le jeune conteur a repris courage usement le contrôle de la situation et de la salle.

À bien y penser, Simon Gauthier ne fait pas que parler de la magie, il en crée ce soir-là à Iqaluit.