Chronique de la francophonie : Résistance et souvenirs

04 février 2016
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J’ai fouillé dans la boite à souvenir. Voici ce que j’ai trouvé.
La maison de mon enfance, plantée en terre française, la Côte-Nord au Québec, et notre voisin arrière, Monsieur McLean. Le quartier était récent. Les habituelles clôtures de banlieue n’étant pas encore dressées, un simple bonjour suffisait pour franchir le cadastre. Plutôt sociable, mon père s’est attablé avec ce voisin pour une conversation en anglais, langue encore étrangère à mes oreilles. C’était en 1961.
Sans m’en rendre compte, j’étais déjà témoin de la formidable résistance de l’anglais et de la vulnérabilité du français dans nos sociétés… L’un vit sans concession dans son usage, l’autre se plie à la nécessité de communiquer.
Autre souvenir.
On vit en français dans la Péninsule acadienne, du lever au coucher du soleil. Ce sera toujours en français que l’on y jettera ses filets à l’eau, qu’on étudiera à l’école, que l’on parlera à son voisin.
À l’été de 1977, je m’adressais à une vingtaine d’adolescents dans le cadre de mon travail, entre deux sessions universitaires. Tout à coup, l’un d’eux s’avance… « I can’t understand ». Il venait d’un village appelé « Évangéline », nom mythique de cette héroïne acadienne, francophone jusqu’à l’os.
J’entrais dans la baie de Gaspé en voilier, à l’été de 1990, en songeant à Jacques Cartier qui l’avait explorée quatre siècles plus tôt, par les mêmes moyens; de la toile hissée vers le ciel à la recherche de ce filet de vent qui nous pousse en avant.
Nous avons amarré du côté de l’Anse-à-Brillant. Aussitôt débarqué, conversation avec les gens du coin, dont ce vieux marin sympathique comme pas un, nostalgique des vieilles embarcations… en anglais seulement. Étonnant? Certainement quand on a les deux pieds plantés en sol québécois, dans cette baie que les Français ont découverte et baptisée.
Quelques années plus tôt, il y avait eu naufrage au large de l’ile Miscou, là où la Péninsule acadienne se confond avec l’infini de la mer. L’imprévisible noroit avait piégé ces malheureux pêcheurs en pleine nuit.
Le lendemain, toujours poussée par ce vent vorace, l’épave ventre en l’air, avait atterri sur la pointe nord-est de l’ile.
Témoin de la scène, le frère d’un noyé, pêcheur lui aussi, et rescapé de la tempête, s’est confié à notre télévision dans la langue de sa famille, l’anglais, la seule qu’il maîtrisait.
Cela dit, éloignons-nous de le mer pour une balade sur Crescent à Montréal.
J’y ai déjà passé une bonne heure à parler anglais avec un unilingue montréalais. Par hasard, j’étais tombé sur une connaissance du fils du propriétaire de mon logement à Bathurst au Nouveau-Brunswick.
Je ne garde aucune amertume de ces souvenirs. De la conversation banale à la tragédie, il n’y avait qu’un sain partage d’idées, d’impressions et de sentiments, entre citoyens qui vivent le quotidien comme ils le peuvent. Comme on le dit parfois, des gens qui tentent tant bien que mal de « se faire une vie » sans trop se la compliquer.
Mais il y a de quoi s’étonner.
On est porté à croire que quiconque éprouve l’isolement linguistique ferait tout pour s’en sortir. Normal, dirait-on. Mais pourquoi cet isolement ne suffit-il pas à franciser un anglophone qui vit à quelques encablures de Gaspé ou à quelques stations de métro de la rue Saint-Denis?
Je n’ai jamais vu ce phénomène ailleurs, parmi ces francophones qui moissonnent la mer ou la terre dans le Canada dit anglais
La langue anglaise s’infiltre partout, même là où le français domine dans les chaumières. Elle est audible pour quiconque veut l’entendre. Elle devance le français comme langue de communication dans le monde, en Amérique et au Canada.
De cette observation, on ne peut conclure qu’à la résistance de tous les francophones qui parlent encore leur langue là où l’anglais leur chatouille l’oreille dès qu’ils franchissent le seuil de leur porte.