Savoir et culture inuit au sein du gouvernement : Rencontre au sommet à Igloolik

10 avril 1998
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C'est à Igloolik que se sont rencontrés du 20 au 24 mars derniers pas moins d'une centaine de représentants inuit afin de débattre de l'importance de la prise en compte des valeurs et de la culture inuit dans la législation, les programmes et la politique du gouvernement du Nunavut.

Le gouvernement territorial du Nunavut entrera en fonction à la première heure dès le 1er avril 1999. Devant l'urgence du travail à réaliser pour parvenir à mettre le gouvernement sur pieds d'ici là, l'on pouvait se demander si le futur gouvernement du Nunavut ne constituerait pas une sorte de réplique des structures de l'actuel gouvernement des TNO agrémentée de quelques modifications. Est-il raisonnable de penser que les Inuit auront le temps de concevoir et de mettre en route un gouvernement étroitement en accord avec les valeurs et la culture inuit en si peu de temps ?

La conférence d'Igloolik est la démonstration de la volonté et de la détermination des intervenants pour y parvenir. Parmi les participants rassemblés à Igloolik, on retrouvait des aînés de chacune des 26 communautés du Nunavut, ainsi que de nombreux représentants des diverses organisations inuit et une trentaine de personnes d'Igloolik dont une bonne partie de jeunes.

Cette conférence historique à été organisée par le Conseil pour le Développement Social au Nunavut (CDSN) qui a ouvert un bureau à Igloolik le 26 janvier dernier. Tel que stipulé dans l'Accord sur les revendications territoriales du Nunavut, le CDSN est l'organisme qui a dorénavant pour mission d'assister les Inuit dans la définition et la prise en charge du développement social et culturel pour l'ensemble du Nunavut.

L'Accord précise en outre que le CDSN devra veiller à encourager le gouvernement du Nunavut à créer et à implanter des programmes et des politiques de développement social et culturel appropriés aux Inuit.

Dans cette optique, le Conseil peut donc effectuer des recherches sur des questions sociales et culturelles, publier et distribuer de l'information sur les questions sociales et culturelles auprès des Inuit, du gouvernement, et du public, consulter et travailler en collaboration avec les niveaux communautaire, régional, territorial, et fédéral et toute autre organisation s'occupant de questions sociales et culturelles, et aviser les Inuit et le gouvernement sur les politiques, les programmes et les services socio-culturels pour le Nunavut.

Le CDSN doit produire un rapport annuel qui sera soumis aux dirigeants du gouvernement territorial, puis déposé à l'assemblée législative et au ministre des Affaires indiennes et du Nord pour finalement aboutir à la chambre des communes d'Ottawa.

Parmi les différents ateliers de travail qui eurent lieu à la Conférence, celui portant sur la collecte et la documentation du savoir traditionnel inuit fut un point fort. L'urgence de la mise sur pieds de moyens pour documenter de facon efficace les savoirs traditionnels et la culture inuit y fut largement soulignée. Il faut dire qu'Igloolik constitue actuellement au Nunavut une figure de proue en ce qui concerne la collecte et l'archivage de données concernant les valeurs traditionnelles et la culture inuit. Depuis 12 ans, quelques 400 entrevues y ont été réalisées avec les aînés dans le cadre d'un projet d'histoire orale auquel à longtemps travaillé Louis Tapardjuk, l'actuel directeur exécutif du NDSC à Igloolik. Depuis le début du projet, la moitié des aînés d'Igloolik sont déjà décédés. Dans les autres communautés où la collecte des savoirs des aînés est beaucoup moins avancée, on imagine aisément le désastre de la situation actuelle.

Selon le communiqué de presse du CDSN, les recommandations issues de la conférence incluent:
  • L'établissement d'un groupe de travail pour élaborer une stratégie sur le savoir traditionnel au Nunavut;
  • l'établissement d'un Centre de ressources du Nunavut pour le savoir traditionnel, afin de gérer la collecte, la documentation, l'accès et l'usage du savoir inuit;
  • un travail immédiat pour documenter le savoir des aînés; et
  • l'examen d'une formule de financement au sein des différents ministères du gouvernement du Nunavut pour la mise en place de la stratégie sur le savoir traditionnel.
En ce qui concerne les autres ateliers, qui incluaient les thèmes de la justice, de l'éducation, de la santé, de la spiritualité et du chamanisme, les recommandations soulignées par le CDSN furent les suivantes:
  • communication accrue entre les aînés et les jeunes;
  • usage de l'Inuktitut comme première langue du Nunavut; et
  • de plus hauts standards pour une disponibilité accrue des traductions médicales, et plus particulièrement en ce qui concerne les diagnostics.
La nécessité de l'incorporation des valeurs et des traditions culturelles inuit est d'autant plus fondamentale que comme le rappelle le récent communiqué de presse du CDSN, "le nouveau gouvernement devra refléter l'identité distincte et les aspirations de la population du Nunavut, qui compte 85% d'Inuit.". La voie empruntée par le CDSN et les participants à la conférence d'Igloolik est sans doute la seule qui soit viable: "La seule facon de le faire est d'incorporer le savoir et la culture inuit aux structures du gouvernement qui sont mises sur pieds" stipule le communiqué du CDSN. Il reste que la tâche ne sera pas facile, et ce d'autant plus qu'une difficulté majeure devra être résolue et qu'un nouveau débat devra être ouvert sur la facon dont les intervenants comptent s'y prendre pour rendre les structures du futur gouvernement représentatives de la culture inuit tandis que l'on pressent déjà que les estimations concernant le chiffre de 50% d'employés inuit au sein du gouvernement seront difficiles à atteindre. Faudrait-il songer à offrir aux employés une formation de base sur la culture inuit, qui deviendrait alors un complément nécéssaire à leur formation exécutive ?