Culturel : Relire Nanook

05 septembre 2013
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Derek Charke et Tanya Tagaq s’approprient l’œuvre pionnière de la docufiction ehtnographique

Tourné en 1922, le film muet Nanook l’Esquimau fut la première œuvre de large diffusion à montrer des images des Inuits à travers le monde. Ce grand classique sera projeté le 13 septembre au Northern Arts and Cultural Centre, alors que Tanya Tagaq en recréera la bande sonore en direct. Un événement, une démarche pleine de sens.
Nanook l’Esquimau (Nanook of the North, en anglais), c’est le premier de ce qu’on appelé au cinéma l’ethnofiction, c’est-à-dire une fiction à caractère anthropologique où des indigènes jouent un rôle représentatif de leur ethnie. Associés au genre, le Pour la suite du monde, de Pierre Perrault, Manuel Brault, le Jaguar de Jean Rouch et dans une certaine mesure l’Apocalypto de Mel Gibson. Robert Flaherty, qui avait travaillé dans le Nord comme prospecteur et géologue, tourna son film dans la région d’Inukjuaq (Nunavit). Le film raconte le quotidien d’une famille d’Inuits au rythme des saisons (chasse, pêche, froid, voyages en traîneau) ainsi que leur découverte du monde des Blancs (gramophone, comptoir de traite).
Le film fut présenté comme un documentaire mais tout y était mis en scène. Le vrai nom de Nanook était Allariallak; il devait mourir un an après le tournage du film, certains disent de faim, d’autres de tuberculose. Sa femme dans le film n’était pas la sienne dans la vie. « Allariallak chassait normalement avec un fusil alors qu’il est montré avec une lance dans le film, rappelle Jean Antonin Billard, professeur retraité de cinéma. Et lorsque Robert Flaherty a présenté ses rushs à New-York, on lui a conseillé de vêtir ses Esquimaux de manière plus traditionnelle. » De surcroît, alors qu’on montre Nanook découvrant un gramophone pour la première fois de sa vie, il savait déjà ce que c’était.
Bref, Flaherty fut plus tard accusé d’avoir déformé la réalité du peuple inuit. Mais à l’époque, ce fut un succès mondial et malgré ses « astuces », Nanook est toujours considéré comme un film primordialement signifiant dans l’histoire du cinéma.

Donner du son
Nanook avait déjà inspiré le compositeur Thierry Pécou; Frank Zappa s’en était (très) librement inspiré dans Apostrophe. Quant à Flaherty lui-même, il a laissé d’autres souvenirs, génétiques, dans le Nord. On rencontre sa petite-fille dans Martha qui vient du froid, de Marquise Lepage. Ce documentaire raconte le déplacement forcé, dans les années 50, de plusieurs familles d’Inuits loin au Nord, dans le but d’asseoir la souveraineté territoriale du gouvernement canadien.
La mère de Tanya Tagaq a aussi été forcée à l’exil, elle qui venait de la région d’Inukjuaq… comme Nanook-Allariallak. Ses récits et les propres souvenirs de Tanya Tagaq modulent les créations sonores de Nanook l’Esquimau, cosignées avec le compositeur Derek Charke. Les images du film ont parlé à la chanteuse. « Le film exprime beaucoup ce que je pense et ce que je ressens, écrit-elle, dans un communiqué. Ça a adouci ma colère sur les grandes difficultés auxquelles fait face ma communauté et ça a mis de la beauté dedans. Mais c’est difficile de capturer l’immensité absolue des espaces du Nord seulement avec des images. Dans ces espaces, on entend parler les gens de très loin. Les ailes d’un simple canard volant au-dessus de vous font le plus bruyant des sons. Je porte cette dimension en moi parce que je suis née et j’ai vécu là-bas. »
Cet ajout d’une dimension sonore des espaces arctiques transforme les images du film, ainsi que la lecture occidentale qu’en faisait le réalisateur, jusque dans sa population. Deux parties ont été improvisées, basées sur le chant de gorge inuit traditionnel. Au départ, Tanya Tagaq trouvait frustrant de devoir coller au film et de ne pas être libre, mais elle a fini par se laisser inspirer par cette contrainte
Derek Charke a notamment rajouté aux chants de Tanya Tagaq des sons enregistrés lors de ses séjours en Arctique. En spectacle, la chanteuse y va d’une autre strate de son et est accompagnée du percussionniste Jean Martin et du violoniste Jesse Zubot. « Chacun y trouvera ce qu’il veut, écrit Tanya Tagaq, mais à travers les suggestions, les références, j’espère élever la conscience des gens sur la culture inuite et la culture en général. »
Le spectacle a déjà été présenté à Ottawa et à New York.