À partir de Campsell Bend, la surprise qui nous attend au détour, ce sont
les montagnes. À partir de là, les montagnes vont nous accompagner et nous
serviront de décor jusqu'à Tulita.
La journée est magnifique. Il fait chaud depuis que la brume s'est
estompée. Le fleuve est vraiment majestueux et jamais nous n'aurions cru
qu'avec un courant si puissant, il puisse prendre l'apparence d'une mer
d'huile. En effet, pas même un pli ne vient troubler le calme de l'eau. Les
montagnes se mirent dans l'eau. C'est la vie qui bat.
Depuis notre départ, nous suivons les repères de navigation, car souvent le
fleuve se sépare en deux, passe de chaque côté d'une île, prend des
méandres et on pourrait rester pris sur un banc de sable ou un rocher à
fleur d'eau. En suivant les bouées, on s'évite tout désagrément
malencontreux. Malgré tout, en raison d'une bouée que nous n'avions pas
vue, on se retrouve sur un banc de sable. Le bateau est léger et petit.
Deux ou trois coups d'aviron, et nous voilà tirés d'affaire. À partir de ce
moment-là, on prend encore plus au sérieux notre rôle de navigateur du
dimanche. Il ne faut plus rater de bouées. De plus, nous n'avons pas de
sonar, ou repéreux de poissons si vous voulez.
Pendant des heures, on se laisse descendre avec le courant...et les 20
forces de notre moteur. Ça roule bien, le décor nous fascine. Une autre
embûche allait se dresser : le bois flottant. Il faut exercer une vigile de
tous les instants si on ne veut pas entrer en collision avec du bois
charroyé par les affluents du fleuve. En effet, ces rivières puissantes
transportent du bois de tous acabits : souvent des branches, mais à
l'occasion il peut s'agir d'un arbre énorme. Il faut se méfier de tout ce
qui flotte, car à l'occasion, ce qui ne semble qu'une branchaille peut
s'avérer le bout d'un arbre qui est en suspension dans l'eau. Notre
attention est en éveil constant. Pas question de se retrouver sans moteur.
On a beau descendre le courant, on descendrait longtemps. Cette observation
dure souvent deux heures après avoir passé une rivière. Le processus va se
répéter tout au long de notre descente. Si vous décidez de tenter
l'aventure, apportez une paire de jumelles. Cela vous facilitera la
descente pour surveiller les bouées et le bois flottant. J'ai oublié les
miennes dans la voiture. Pas pratique!
Quelques kilomètres avant d'arriver à Wrigley, on aperçoit deux bouées
vertes, l'une à côté de l'autre qui semblent porter de petits drapeaux
verts. Bizarre. Qu'est-ce que c'est ça. On approche tout doucement des
bouées pour s'apercevoir qu'il s'agit de deux personnes en kayak (2 kayaks)
qui naviguent avec une petite voile. On envoie la main à nos deux
aventuriers, et on poursuit la route. Le courant est extrêmement fort dans
ce secteur. Tellement fort, qu'à peine avançons-nous. En effet, le courant
crée des remous qui font forcer le moteur et empêchent le bateau d'avancer.
L'eau est noire, profonde, agitée. C'est beau, c'est puissant.
Arrivés à Wrigley, mon compagnon (qui, vous l'aurez deviné, est notre
directeur du journal) me laisse surveiller le bateau et part chercher du
gaz. Je reste sur la berge avec la chienne. Les deux navigateurs arrivent
entretemps. Ils viennent me voir pour me demander si je peux les emmener au
village en voiture. Je leur explique que tout comme eux, je suis une
touriste de passage. C'est alors que j'apprends que ce sont deux Allemands
et qu'ils font la descente de Fort Providence à Inuvik : 1750 kilomètres.
Toute une expédition en kayak. Ils disparaissent dans le petit sentier et
mon compagnon revient, à moitié-mort d'avoir rapporté deux contenants de
cinq gallons. On décide de dormir tout près, à environ 1/2 kilomètre plus
loin.
Après un souper gastronomique (Kraft Dinner, vin rouge et c'est tout), nous
montons les tentes et on dort. Il nous reste la même distance à parcourir
qu'entre Fort Simpson et où nous sommes. Grosse journée en perspective. Ce
soir-là, le vin aidant, aucune idée d'ours ne m'a empêchée de dormir.
Le lendemain, il vente un peu, mais la journée est belle. Nous reprenons
notre navigation. Nous n'arrêtons pas pour manger, mais uniquement pour
permettre à la chienne d'aller soulager ses besoins naturels (bon prétexte
pour nous, d'ailleurs). Nous grignotons du fromage et des biscuits, et ça
suffit. Quelques kilomètres après Wrigley, il y a un énorme rocher qui va
jusque dans l'eau et qui s'appelle Roche-qui-trempe-dans-l'eau, comme ça,
en français, probablement nommée par les premiers explorateurs français, ou
missionnaires ou un Métis. Beau nom pour une roche. Nous passons la rivière
Keele vers la fin de l'après-midi, et en ressortant au large, le vent nous
frappe de plein front. Les vagues sont grosses et nous avançons avec peine.
Rendus de l'autre côté du fleuve, nous arrêtons quelques minutes pour
étudier la situation. On ne peut pas rester toute la nuit où nous sommes.
Nous décisons donc de continuer, et le vent reprend de plus belle. Les
vagues sont énormes et commencent à entrer dans le bateau. Nous sommes
trempés. Encore une fois, nous nous retrouvons sur la berge et décidons
d'attendre là que le vent se calme. Les vagues sont déchaînées. Fort
heureusement, au bout d'une heure à peine, le vent se calme et on décide de
repartir sur-le-champ, car Fort Norman n'est plus très loin, d'après nos
calculs, notre gaz, notre intuition, etc. Nous repartons donc. Les vagues
se sont beaucoup calmées. C'est plein gaz que nous faisons les derniers
kilomètres qui nous séparent de notre port d'arrivée. Au détour de la
pointe, Fort Norman apparaît dans sa splendeur. Des enfants se baignent
dans le fleuve. Il est 20 h 30. Nous avons réussi à nous rendre. Quel beau
voyage! Et n'ayez crainte, elle était bien oubliée, ma petite phrase de
Molière : « Que diable allait-elle faire dans cette galère? ». D'ailleurs,
il faut que je fasse amende honorable à Molière, en cette fin de récit.
Dans la phrase célèbre, il faut remplacer le « elle » par un « il ». Eh
oui, c'est ainsi. Et c'est la fin.
Geneviève Harvey
genevharvey@yahoo.com