Littérature : Les rouflaquettes maltaises dans le grand Nord

21 janvier 2016
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Sous le soleil de minuit que Corto Maltese et Raspoutine ne voient pas, les grands espaces blancs du Nord canadien sont propices à de tumultueuses aventures. ©Casterman

Sous le soleil de minuit que Corto Maltese et Raspoutine ne voient pas, les grands espaces blancs du Nord canadien sont propices à de tumultueuses aventures. ©Casterman

C’est Juan Diaz Canales et Rubén Pellejero qui l’écrivent et le dessinent, car ils ne l’ont pas signé! C’est peut-être ce qui manque dans ce nouveau Corto!
 

Si depuis 20 ans qu’il est mort, Hugo Pratt n’avait que des aquarelles, des rééditions et des cartes postales pour le rappeler au souvenir de ses fans, son héro mythique est sur la bonne piste pour continuer de fleurir sa tombe. Mais sur aucune case, sur aucun profil... Jamais une signature ne borde les lèvres serrées d’une prostituée de Dawson City, jamais une bagarre ne se termine dans la poussière d’un nom d’artiste. De fait, le nouveau Corto Maltese Sous le soleil de minuit, sorti chez Casterman au Canada fin 2015, est à l’image du pays qu’il visite : beau, dangereux, mais froid.
Le delta du Beaufort, le fleuve Mackenzie, la région du Sahtu entre Norman Wells et Dawson City sont propices à une action trépidante où quelques grands noms du Nord se côtoient, se trahissent, se respectent. Et le marin à la boucle d’or de partir à la recherche d’une femme, d’un trésor. Si Corto navigue, fume et séduit, il est aussi nostalgique comme à l’habitude. Ses amis, ses rencontres sont bâties sur des personnages historiques. C’est pourquoi il quitte Nome, en Alaska, avec Matt Henson, le premier aventurier afro-américain qui aurait exploré la banquise. Il rencontre avant d’atteindre Tuktoyaktuk, Joseph-Elzéar Bernier, ce capitaine canadien français qui défend son p’tit bout de pôle Nord. Il voyage avec Pameolik, son guide inuit, qui serait le fils du baleinier anthropologue américain George Comer.
Entre chants de gorge, aurore boréales, ours blanc, Police montée et feuilles mortes qui filent au vent, Corto Maltese survit à cette aventure en terre autochtone et au fil de cette histoire sur les traces de Jack London, c’est peut-être son esprit de survie qui l’empêche de s’évader dans le rêve et la spiritualité qu’on lui connait. Ce qui est tout à fait compréhensible, car si l’on rêve trop lorsque l’on est confronté à leur rudesse hivernale, les territoires canadiens ne pardonnent pas. Ainsi, même sans Pratt, l’aventure est prenante, le trait de crayon irréprochable, et l’album inspirant. En 1915, sur ce Canada déjà impliqué dans l’effort de guerre britannique, se trame un esprit révolutionnaire. Des Inuits et des Dénés suivent un leader lisant Robespierre, des Américains Fénians œuvrent encore pour l’indépendance de l’Irlande, des femmes de saloons se soulèvent contre leur proxénète, et le racisme commence à trouver ses détracteurs. Corto Maltese ne fait que passer, mais laisse encore sa trace.