Société : Le véhicule des Nations

09 octobre 2013
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Shirley McGrath (à droite), en compagnie d’une répartitrice et de deux chauffeurs. Les chauffeurs de City Cab proviennent d’une quinzaine de nationalités. Pour la directrice générale, les multiples nationalités, c’est comme une fenêtre ouverte sur le monde. Photo Denis Lord

Shirley McGrath (à droite), en compagnie d’une répartitrice et de deux chauffeurs. Les chauffeurs de City Cab proviennent d’une quinzaine de nationalités. Pour la directrice générale, les multiples nationalités, c’est comme une fenêtre ouverte sur le monde. Photo Denis Lord

Fais gaffe de ne pas être condescendant quand tu prends le taxi, camarade.

C’est vraisemblablement dans l’industrie du taxi que le cosmopolitisme de Yellowknife atteint son zénith. Shirley McGrath navigue au quotidien dans cet univers, où se frôlent et s’entrechoquent langues, religions et cultures de partout sur la planète. En route.

De Croatie, de Corée et du Soudan, du Zimbabwe, d’Inde et du Liban, de Namibie, de Grèce, d’Érythrée et du Pakistan - et j’en passe -, les Nations Unies semblent s’être donné rendez-vous au volant des taxis de City Cab. Pourquoi? « Peut-être parce qu’on n’a pas besoin d’avoir une grosse éducation pour exercer ce métier répond Shirley McGrath, directrice générale de City Cab, la plus importante et la plus ancienne des trois compagnies de taxi de Yellowknife avec ses 90 chauffeurs. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas éduqués. » Et Shirley d’énumérer les diverses professions exercées auparavant par ses taximans, ici ou dans leur pays d’origine : médecins, professeurs, vétérinaires, comptables, chefs cuisiniers, ingénieurs... Il y a même eu un directeur de pompes funèbres. Et même un Africain qui parle six langues et qui a abandonné des études de doctorat en génétique moléculaire! Alors, fais gaffe de ne pas être condescendant quand tu prends le taxi, camarade.
Tous ces changements de parcours radicaux évoquent des conflits armés, des catastrophes personnelles ou généralisées. Comment se sent-on lorsqu’on a quitté ses proches, son pays, un emploi bien rémunéré pour la vie rarement relax de chauffeur de taxi, dans le Nord de surcroît? « Ce n’est pas toujours facile à savoir dit Shirley. Ils essaient de garder ça pour eux et n’en parlent pas. Certains s’ajustent bien, d’autres sont malheureux. Ça dépend de l’attitude et dans ce domaine, croyez-moi, j’ai tout le spectre! »

Est-ce Babel?
Shirley McGrath est originaire de Halifax et demeure à Yellowknife depuis 1991. Elle a de la curiosité, un intérêt perceptible pour la culture. Le gros de son travail chez City Cab consiste à s’occuper des finances, ce qui ne l’empêche pas de connaître assez bien les chauffeurs, dont quelques-uns d’ailleurs détiennent des parts de l'entreprise. Le lundi, ils font la file à la porte de son bureau pour venir payer leur cotisation hebdomadaire pour les assurances, le service de répartition, etc. Shirley en a aidé plusieurs à retrouver leur chemin dans les paperasses et la bureaucratie, à faire venir leur femme de l’étranger. En conséquence, il lui est arrivé d’être invitée chez eux. « Je trouve ça fascinant d’être en contact avec des gens d’autant d’horizons différents, indique-t-elle. J’apprends tout le temps des choses sur leur culture, leur façon de vivre. » Elle me montre une bouteille d’huile de cumin noir dont un Égyptien lui a fait cadeau. « Ça guérit tout, dit Shirley, et c’est un remède très ancien, on en a retrouvé dans la tombe de Toutankhamon. » Texture, couleurs et formes, elle trouve fascinantes les mains de ses chauffeurs, particulièrement celles des Africains.
Forcément, il doit y avoir un revers à la médaille. Pas vraiment, semble-t-il, sinon tout petit. « La différence de culture est un défi, prétend la DG de City Cab, mais c’est très intéressant. » Il y a parfois des problèmes de communication, entre autres dus à l’accent. Un bon nombre de ses taximans sont musulmans. Durant le ramadan, ils doivent jeuner de l’aube au coucher du soleil, alors ils deviennent irritables. « Une chance qu’ils suivent le fuseau horaire d’Edmonton, parce que quand le ramadan tombe en juillet, ils seraient carrément méchants! »
Plusieurs chauffeurs sont originaires de pays où l’homme tient le haut du pavé et on pourrait croire qu’ils acceptent difficilement l’autorité d’une femme. « Je n’ai jamais vécu de sexisme ici, rétorque Shirley McGrath, alors que ça a été le cas dans des milieux supposément plus évolués. Peut-être que ce serait plus difficile si j’étais plus jeune. Mais j’ai confiance en moi et les organisateurs aussi. Je traite les chauffeurs avec respect, parce qu’ils font un travail qui est dur et ils ont eu le courage de recommencer une nouvelle vie. Mais en retour, je m’attends à ce qu’eux aussi me traitent avec respect. »

Guerre et Paix
Chez City Cab, on retrouve des gens issus de groupes ethniques qui se sont castagnés ferme il n’y a pas si longtemps, comme Serbes, Croates et Bosniaques. Peut-être aussi retrouve-t-on des gens issus d’un même pays, mais séparés par la religion ou la politique. « On a laissé là-bas la guerre, les problèmes de religion et le reste, m’affirme pourtant un chauffeur originaire d’Afrique du Nord » « C’est pour ça que nous sommes partis, ajoute un autre, pour fuir la faim et la guerre. » Selon Shirley McGrath, les chauffeurs s’entendent comme on peut s’entendre à l’intérieur de n’importe quel petit groupe. « S’il y a de la chicane, dit-elle, c’est davantage à cause des personnalités qu’à cause de conflits entre leurs pays d’origine. Et par-delà les différends, ils se soutiennent beaucoup. Quand un des chauffeurs a été battu l’an passé, les autres se sont cotisés pour l’aider financièrement. »