La neige fond. Les bouteilles poussent à travers la neige noire. De
blanches qu'elles étaient, les rues sont rendues grisesŠde poussière. Ni
bourgeons ni feuilles dans les arbres. Un ciel plein de nuages. Le
printemps est là. Cette saison qui annonce l'été n'est pas toujours très
jojo, ici, à Yellowknife. Je ne crois pas qu'il s'agisse de la meilleure
période pour élire résidence ici. En effet, les gens qui ont le moindre
problème respiratoire risquent d'avoir de grandes surprises ici. En effet,
comme on épand du gravier tout l'hiver dans les rues, le calcium et le sel
n'étant pas efficaces en raison des basses températures, une poussière
épaisse et omniprésente recouvre la ville. C'est tout bonnement
décourageant. Je connais des gens qui ont eu le malheur de déménager ici
dans cette période. Ils ne sont pas restés. Oui, oui, je suis d'accord avec
vous : il faut faire preuve d'une certaine persévérance et de patience,
vertus précieuses dans la vie. Mais quand je veux me faire l'avocate du
diable, je comprends pourquoi de nouveaux arrivants peuvent être dégoûtés
d'arriver en cette saison. Pour nous, les résidents en permanence, le
phénomène est différent. Nous ne voyons pas ce que les nouveaux voient.
Nous ne voyons que les jours qui rallongent, le temps qui devient de plus
en plus clément, le retour des oies et des canards, la fonte de la neige et
de la glace, le ciel bleu à ne plus finir. Nous savons que tout ça est
annonciateur d'un court été aux longs jours qui sera chargé d'activités
diverses et excitantes. Nous ne tenons plus en place. Nous anticipons les
pêches miraculeuses, le camping, les barbecues, les longues journées dans
l'eau, à barboter et à plonger, les calmes balades sur les lacs perdus.
Nous trépignons d'impatience. L'entre-deux saisons est toujours un peu long
et fastidieux. Mais il y a tellement de choses à préparer : vérifier
l'équipement de camping de l'an dernier, aller se procurer les quelques
éléments manquants, se procurer le permis de pêche, du « stuff à
bebittes », le chapeau de paille personnalisé. Rien ne doit nous échapper.
C'est aussi le temps d'acheter les grainailles pour semer les jardins. Ne
croyez pas avoir le temps de prendre votre temps pour ce faire. En effet,
il faut être vigilant, car les graines de semailles partent ici à la
vitesse de l'éclair. C'est à croire que tout le monde fait un jardin. Eh
bien, c'est le cas. Rares sont les maisons qui n'affichent pas leur jardin.
Et les gens qui vivent en appartement, me direz-vous? Il y a beaucoup, qui
tout comme moi, vont dans un jardin communautaire. C'est pour moi une
première cette année et je n'ai de cesse que le temps arrive de retourner
la terre et de semer ces graines porteuses de grandes joies et non
d'économies. En effet, le jardinage à petite échelle constitue vraiment une
activité de détente. Je vous en dirai plus au fur et à mesure que l'été
progressera et que les fruits de mon labeur commenceront à se manifester.
Donc, la période de l'année provoque différentes émotions chez les
différents intervenants, en fonction de leurs caractéristiques et de leur
statut de résident. Ça me tentait d'utiliser la langue de bois du
fonctionnariat pour dire de façon compliqué ce qui peut se dire de façon
simple : les gens qui vivent ici apprécient cette période de l'année alors
que les nouveaux arrivants sont plutôt déroutés. Vous voyez un peu le topo.
Avec la venue imminente de l'été, je crois que je vais m'accorder plus de
temps pour jouer dans mon jardin. À partir d'aujourd'hui, je vais sauter un
journal sur deux. J'ai besoin de refaire mon plein d'imagination et de
nature et j'aurai de moins en moins de temps à consacrer à écrire. J'ai
besoin de m'adonner plutôt à un exercice physique qu'intellectuel. Je
sauterai donc une chronique sur deux, pour une certaine période de
tempsŠpeut-être même pour la vieŠ on verra. Avec l'été qui s'en vient, je
vais aller camper et je n'ai pas toujours envie de revenir en ville pour
écrire. Je préfère demeurer dans le bois plus longtemps pour refaire de
l'ordre dans mes idées et me monter une banque de sujets de réflexion. Une
autre raison qui me fait prendre un certain recul face à l'écriture est
pour susciter chez vous une sentiment quelconque, que ce soit un
soulagement, parce que vous vous dites : « Qu'elle se repose un peu, ça va
nous faire du bien, elle n'a plus grand-chose à dire. » Ou, peut-être
certains d'entre vous vont-ils me manquer et espérer l'autre journal, celui
où j'écris. Enfin, quelque soit votre réaction, pour ma part, ça me fera du
bien, et à vous aussi, sans doute.
En attendant, je me précipite dehors pour voir si d'autres canards nous
passent au-dessus de la tête. Et pour ceux d'entre vous qui n'ont jamais vu
de cygnes siffleurs, allez faire un tour sur l'Ingraham Trail pour observer
le retour des oiseaux. Si vous êtes chanceux, vous verrez de ces cygnes. Un
spectacle! Bon printemps!