Littérature : Le missionnaire obscur

09 octobre 2013
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Susan Haley s’est documentée sérieusement pour écrire son Petitot, mais elle a tout de même choisi la voie de la fiction, qui lui a permis d’inventer des personnages et de contextualiser le missionnaire.(photo Gaspereau Press)

Susan Haley s’est documentée sérieusement pour écrire son Petitot, mais elle a tout de même choisi la voie de la fiction, qui lui a permis d’inventer des personnages et de contextualiser le missionnaire.(photo Gaspereau Press)

Les racines et les fruits du catholicisme

Le père Émile Petitot est un personnage mythique des Territoires du Nord-Ouest. Susan Haley en fait le protagoniste privilégié de son roman éponyme.
Émile Petitot (1838-1916) est un religieux comme on en connaît peu. Cet oblat semblait s’intéresser davantage à courir les bois, à la linguistique et à l’anthropologie qu’à convertir les Premières nations. Auteur d’une dizaine de livres, il serait le premier à avoir dessiné une carte des TNO et on lui doit un dictionnaire Déné-Français. Mais l’homme n’est pas qu'un cérébral : ses désirs sexuels l’attiraient parfois du côté des adolescents et son passage au Canada se terminera en débâcle. « En 1879, écrit l’anthropologue Serge Bouchard, à cause de sa paranoïa, il est retiré de Fort Good Hope. Il est envoyé en Saskatchewan, chez les Métis et les Cris. (…) Il tombe amoureux d’une Métisse qu’il marie à la manière du pays. » Les oblats le feront interner à l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu à Montréal. Il retournera plus tard terminer ses jours en France comme curé.
On peut comprendre qu’un personnage aussi romanesque inspire une romancière, surtout si, comme dans le cas présent, elle a vécu aux Territoires du Nord-Ouest. Susan Haley est une des rares personnes à avoir dirigé une compagnie d’aviation après avoir reçu un doctorat en philosophie, ce qu’elle a fait à Tulita. Elle a abordé ce pan de sa vie dans How to start a charter airline. Parmi ses autres titres publiés, on retrouve The Murder of Medicine Bear, The Complaints Department, etc. Un seul de ses titres a été traduit en français, Se marier à Buffalo Jump.

Un écrivain merveilleux
Le Petitot de Susan Haley chevauche le XIXe siècle et l’ère contemporaine, alors qu’un enseignant s’installe dans un village autochtone du Nord au moment du suicide d’un prêtre et de la mort de deux jeunes. Il est difficile de ne pas évoquer la Commission Vérité et Réconciliation, le spectre des prédations catholiques. « Oui il y a des relations, répond Susan Haley, qui demeure aujourd’hui en Nouvelle-Écosse, mais j’essaie d’abord de dire la vérité historique à propos d’Émile Petitot, qui était un pédéraste; il apparemment abusé de garçons mineurs. » Pour son roman, publié chez Gaspereau, Susan Haley a fait beaucoup de recherches dans les archives du Centre du Patrimoine Septentrional Prince-de-Galles, à Yellowknife, mais aussi dans celles des oblats à Ottawa.
Malgré les penchants sexuels du missionnaire, Susan Haley, considère qu’il était un écrivain merveilleux, vivant et distrayant. « Ses livres contiennent beaucoup d’informations sur les Dénés, ajoute-t-elle, et Petitot se croyait lui-même profondément sympathique à leur cause. Mais une partie de ses informations était fausse. Il avait une théorie selon laquelle les Dénés étaient une des tribus perdues d’Israël et cette notion biaise ses propos sur leurs origines ethniques et leur culture. » Susan Haley se méfiait de surcroît de la véracité des écrits de Petitot parce qu’il écrivait ses livres avec l’objectif de se présenter comme un héros.
Marten Harwell, partenaire de Susan Haley et pilote bien connu dans le Nord, est mort ce printemps à l’âge de 88 ans. Avec sa fille, la romancière a apporté cet automne ses cendres à Tulita. « Par-delà l’accueil merveilleux que nous avons reçu, raconte-t-elle, j’ai été stupéfaite de constater que les catholiques avaient continué à pratiquer sans prêtre. C’était horrible dans un sens de penser qu’on leur a imposé la religion chrétienne puis qu’on les a désertés moins de 150 ans plus tard. Mais d’un autre côté, c’était touchant de constater qu’ils avaient continué à pratiquer par eux-mêmes. »

Susan Haley
Petitot
Gaspereau Press, 368 pages