Chronique jeunesse : Le couguar

13 janvier 2011
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Je viens de compléter mon premier trimestre au Collège du Monde uni Lester B. Pearson, près de Victoria, en Colombie-Britannique. C’est un collège préuniversitaire international qui accueille environ 200 étudiants et membres du personnel de partout dans le monde. Nous apprenons, bâtissons et vivons ensemble. Mettez 200 personnes de cultures différentes dans un petit village isolé au milieu des bois et tout peut arriver. Voici une anecdote qui est ressortie des quatre premiers mois passés au Collège Pearson…


La semaine d’orientation nous réservait des surprises, des défis, des inquiétudes mal fondées, mais surtout, des rires. Débarquer dans un campus qui, pour moi, était une oasis verdoyante baignée de soleil, dans un pays qui pour la plupart était complètement nouveau, au milieu de gens aussi nouveaux qu’étranges, c’est déconcertant. Et pour bien nous accueillir, mare de nouveaux arrivants peu confiants et tremblants, on nous a fait passer un test de maths et des tests de vélo et de natation dès le deuxième jour. Quelle journée éprouvante!

Notre semaine a filé à la vitesse du vent, bien sûr, et bientôt, nous avons commencé les cours. Même là, la vie des premiers jours était découvertes et faux pas. C’était quelques jours après notre arrivée, alors qu’on commençait tout juste à pouvoir naviguer cet océan inconnu, que les étudiants commençaient à s’intéresser aux environs du campus.
La colline du chemin Pearson monte à un angle suffisamment élevé pour décourager même le plus adepte au vélo à s’y aventurer. On doit faire la plus grande partie du chemin à pied et lorsqu’on atteint finalement le sommet, le souffle court, on peine à continuer. Et puis, la peur de connaître la faune féroce des forêts canadiennes empêche aussi quelques-uns de sortir dans les bois. Ces deux facteurs sont donc des obstacles d’envergure aux randonnées en vélo.
En dépit de ces rigueurs, un groupe de premières années curieux avait décidé d’en faire une. Parmi eux était Larsa, un jeune Pakistanais costaud à l’esprit vif. Il y avait aussi des Canadiens, et lorsqu’un membre du groupe s’interrogea sur l’apparence des couguars, au cas où ils en rencontreraient un, les gens du pays ont fourni des détails utiles, mais plutôt trompeurs. Selon eux, un couguar ressemblait à un gros chien. (Alors qu’en effet, il s’agit d’un félin sauvage beaucoup plus agile et agressif qu’un simple chien…)

Plus tard cette journée-là, Larsa s’est retrouvé seul sur le chemin, les autres ayant pris de l’avance. La fatigue, la honte d’être tombé derrière et la paranoïa ont sûrement brouillé son jugement. Alors qu’il atteignait la crête d’une colline particulièrement à pic, il a cru apercevoir, derrière lui, une silhouette animale avançant vers lui. Sans même jeter un deuxième coup d’œil, il a pédalé à pleine vitesse jusqu’au sommet, jusqu’à la première maison de Metchosin sur laquelle il est tombé.

Délaissant son vélo à l’entrée, il a ouvert la porte avec fracas et s’est retrouvé nez à nez avec une femme dont il a interrompu la conversation au téléphone. J’aurais aimé voir la tête de la femme ahurie par cette intrusion soudaine dans sa demeure. Toujours à bout de souffle, les yeux ronds comme des soucoupes, Larsa s’est expliqué avec peine. Il a dû avouer qu’il s’était perdu et qu’il avait cru voir un couguar. La femme l’a aidé à rejoindre le Collège par téléphone, qui a envoyé une camionnette pour récupérer l’ado dérouté.

Cette histoire, racontée fièrement par Larsa lui-même et reprise par tous ceux à qui elle plaisait, a provoqué le fou rire général parmi la communauté. Les Canadiens ont eu le sourire compatissant, le rire discret. Chez ceux des pays du Sud, bien qu’eux aussi se soient tordus de rire, le récit farfelu a inspiré une certaine crainte des créatures sauvages du Canada. Et si Larsa avait vraiment vu un couguar?

On croyait tous que l’épisode du couguar s’était estompé dans la mare de potins sans cesse émergeant de notre soif de nouvelles, mais nous allions être surpris. Environ un mois plus tard, Larsa et sa blonde manitobaine, Kyla, rentraient au Collège en taxi. Kyla le taquina avec une remarque sur l’histoire du couguar. Le chauffeur s’est brusquement retourné.

-Mais c’est toi, ce jeune?! Tout Metchosin en parle!

Leurs fous rires choqués ont repris de plus belle.

* Les noms ont été changés*