Chronique sur la francophonie : Le concept d’une société égalitaire par les luttes scolaires

01 octobre 2015
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D’origine acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste.

D’origine acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste.

Les écoles font beaucoup plus qu’enseigner le français, les mathématiques, l’histoire ou autre chose. Elles sont lieux de rencontre où notre culture et notre langue s’expriment et se partagent. Et puis, il y l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés qui nous donne le droit de les gérer.
Ces propos nous sont familiers? Absolument. Ils ont émaillé toutes les luttes scolaires au pays.
Ils ont refait surface, il y a à peine quelques jours. Mais pas là où l’on a l’habitude de les entendre. Non, cette fois, c’est au Québec. Marlene Jennings, ancienne députée libérale à Ottawa et présidente du comité d’étude sur les commissions scolaires anglophones, a repris cette rhétorique. Elle protestait contre le fusionnement des commissions scolaires alors envisagé par le gouvernement de Philippe Couillard. Il y a depuis renoncé pour le grand bonheur de cette minorité qui ne voulait pas perdre un droit acquis.
Deux langues qui ne cohabitent pas toujours aussi bien qu’on le souhaite dans ce pays, mais qui expriment le même besoin en défendant une cause commune.
Anglophones et francophones peuvent parfois s’entendre dans la revendication quand ils sont minoritaires. Les Anglo-Québécois avaient d’ailleurs pris la défense des minorités francophones lors de la rencontre constitutionnelle sur le bilinguisme à Toronto en 1992, en prévision de l’Accord de Charlottetown.
Les chefs de file d’Alliance Québec disaient publiquement que leur situation était avantageuse, comparée à celle des francophones du Canada anglais. Pendant quelques jours, on parlait à l’unisson. On s’entendait sur l’essentiel, en revendiquant sa place dans ce Canada que l’on voulait redéfinir.
Leur situation commune les unissait en les éloignant des majorités avec lesquelles elles partageaient naturellement langue et culture.
Cet épisode fut précédé, quelques années plus tôt, d’un autre qui a illustré ce paradoxe avec beaucoup plus de clarté. Les francophones, qui se battaient depuis des années pour avoir leurs systèmes scolaires, ont eu la mauvaise surprise d’entendre le Québec plaider dans le camp adverse.
Des parents Franco-Albertains pilotaient une poursuite contre l’Alberta, l’affaire Maher, pour obtenir le droit d’élire leur propre conseil scolaire. C’était la cause du siècle. On allait une fois pour toutes clarifier ce que la Charte des droits et libertés reconnaissait en matière d’éducation. Il fallait passer par là, parce que les provinces récalcitrantes s’accommodaient très bien de ce passage vague à souhait, qui dit que l’on a droit à l’enseignement dans sa langue « là où le nombre le justifie ».
Or, dans cette cause d’une valeur inestimable pour les francophones minoritaires, le Québec a dépêché ses avocats dans le camp du gouvernement albertain. Doit-on dire du Canada anglais qu’une majorité venait en appuyer une autre. Les deux craignaient la même chose, soit que la Cour leur impose de trop lourds devoirs. C’est donc sans l’aide du principal bloc francophone au pays que les Franco-Albertains ont mené leur lutte, dont ils sont sortis victorieux malgré tout.
Tout s’est déroulé comme si les deux majorités voulaient d’abord et avant tout assoir leur suprématie. Et dans l’exercice, le bloc francophone a présenté une large brèche.
Marlene Jennings a ainsi pu prendre la défense des commissions scolaires anglo-québécoises en évoquant des droits reconnus grâce au militantisme francophone.
En fait, la cause Maher a fait davantage que de promouvoir la cause française. C’est plutôt un concept de société qui en est ressorti, celui d’un état où la majorité ne peut s’imposer à sa guise au mépris des droits de l’ensemble des citoyens. C’est ainsi qu’un quart de siècle plus tard, se révèle la pleine mesure de la victoire arrachée par les parents franco-albertains, soit un pas de plus vers ce grand idéal de société qu’est l’égalité. C’est peut-être là le but ultime de l’action politique des minoritaires…