Semaine de l'alphabétisation : Le bien, le mal et tout ce qu’il y a entre les deux

24 septembre 2015
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Mélanie Daigle est une auteure franco-ténoise. Ce récit était en compétition pour les Prix du récit de Radio-Canada 2015.

Il n’y avait rien, même pas de vent. Je ne voyais plus le village. J’étais seule dans ce vaste désert blanc du Grand Nord canadien. En l’absence de chiens errants qui hurlent et du bruit quasi continuel des véhicules tout terrain, je me suis arrêtée, le son de mes skis qui crissent dans la neige aussi. Toute logique me disait de retourner. J’étais déjà loin de mon seul lien avec l’humanité. Mais non, le silence semblait m’appeler.
En l’absence de tout, je me suis laissé fondre dans ce silence absolu et la seconde où mes oreilles ont perçu ce grand vide auditif, elles se sont mises à bourdonner. Un bourdonnement si fort que j’en fus étonnée. Le silence était tellement silencieux qu’il en était bruyant.
Il y a sûrement une explication rationnelle, mais j’aime mieux croire que ce jour-là, je suis tombée par hasard sur un secret. Un secret que mes oreilles de Qualunat, blanc en inuktitut, n’étaient peut-être pas censées entendre, mais la nature ne discriminant pas, j’ai tout entendu. Comme le blanc qui regroupe toutes les couleurs, ce silence contenait tous les bruits. Dans ce silence, il n’y avait rien, mais il y avait tout. Cette fausse dichotomie fut le fondement de mon expérience dans le Grand Nord. Tout était différent, mais en même temps, tout était pareil.
La nuit avec le repos et les frayeurs qu’elle peut apporter ne m’était pas étrangère. Mais la noirceur au mois de décembre dans ces petites communautés isolées est particulière. C’est une noirceur qui enveloppe la totalité de la nuit et garde le soleil prisonnier pendant une grande partie de la journée. Dans la nuit, la noirceur est lourde, tellement lourde que c’en est presque palpable. La densité de la noirceur est telle qu’on pourrait sombrer dans sa profondeur et s’y perdre. Au creux de la nuit, les rêves et la réalité se confondent, s’unissent et redéfinissent la lucidité.
Dans ce village isolé, même les choses les plus banales pouvaient parfois revêtir cette irréalité. Les coups de la modernité fracassaient dans la tradition, mais n’arrivait pas à la déraciner complètement.
Paf! Les images entraient à plein écran, les valeurs s’effritaient dans le vent.
Mais ce vent, ce même vent, faisait sécher la peau d’un ours polaire sur la glissade au parc.
Encore aujourd’hui, le passé laisse des traces partout.
Paf! L’incompréhension devant deux mondes différents divisés par le temps, le choc des générations...

La minuterie sonnait. Les yeux et les cervelles étaient cuits dans le chaudron.
Le passé laisse des traces partout...

Paf! Un savoir millénaire mourant, mais encore présent.
La joie des enfants devant la crème glacée inuite faite de gras et de baies peu sucrées.
Laisse des traces partout...

Pas d’hypocrisie que de la survie...
Des oiseaux avec plumes et bec emplissaient le congélateur à la garderie.
Des traces partout...

La lutte pour sauvegarder, des efforts déployés, l’éducation réinventée...
Le sourire édenté de cette grand-mère quand elle m’a remerciée d’enseigner à son petit-fils tout en inscrivant un x sur la ligne pour la signature des parents.
Des traces...
Ces moments marquants qui s’efface avec le temps, mais comme encouragées par les sifflements des gens, les aurores boréales n’ont pas cessé de danser.

Comme glisser dans une autre peau, cette nouvelle réalité qu’était la mienne m’était de plus en plus familière, mais encore étrangère. Rien de plus banal que cet animal mort qui gisait sur le plancher de l’école. L’animal. Mort. Sur le plancher de l’école. Je dois répéter cet agencement de mots, dans le bon ordre, pour que mes idées préconçues ne m’empêchent pas d’y trouver un sens. L’animal. Mort. Sur le plancher de l’école. Plus je le répète, moins la résistance est grande. L’animal. Mort. Sur le plancher de l’école. Ces mots n’ont plus le même effet sur moi, mais le regard voilé de cet animal, celui-là je ne l’oublierais jamais. Jamais, je ne l’oublierais.
Je m’étais obligée de regarder l’animal en face. Ses yeux me fixaient. Le sang se répandait lentement sur le plastique étendu sur le sol. Le chasseur parlait aux enfants en inuktitut. Je n’y comprenais rien. L’homme prit son couteau et d’une main habile et assurée, trancha le flanc de l’animal. Il inséra sa main dans la carcasse encore chaude, tâta un peu, sembla forcer un moment et en sortit un organe, qu’il brandit comme un trophée. Il s’assura que tous les élèves l’aient bien vu et le jeta sur le plastique avec nonchalance.
- Il ne fallait pas manger cet organe, m’expliqua-t-on.
Petit à petit, il vida l’animal de ses tripes. Il parlait peu à présent, un mot ou deux en travaillant. Ses mains n’hésitaient pas. Les élèves ne flanchaient pas.
Et moi je ne regardais pas.
Un des petits élèves accroupis à l’avant bougea devant moi. Il tendit le bras, trempa sa main dans le sang et lécha ses doigts. Une vague de dégoût monta en moi et je détournai encore une fois le regard. Ce faisant, je croisai à nouveau les yeux de cet animal qui un moment auparavant respirait et vivait encore. Ses yeux voilés m’attendrirent. Une vague de tristesse passagère céda la place à un profond respect et à une certaine vénération pour cet animal. Un amour presque sacré naquit en moi et s’étendit à l’ensemble des animaux, de la nature et de la vie. L’enseignante que j’étais avait finalement compris. Nous faisons partie de la nature et elle fait partie de nous. Mes jugements s’envolèrent comme la vie qui animait cet animal tout juste un moment auparavant.
C’est au milieu de ce petit village, ce petit rien du tout à l›échelle mondiale, où le vent fouette la réalité en pleine face que je suis arrêtée d’être touriste. Il n’y avait pas moyen de faire l’autruche dans ce petit village esseulé pour des centaines de kilomètres à la ronde. Déconnecté par l’absence de réseaux routiers et ferroviaires, il n’y avait pas moyen de s’échapper, de s’évader. Tout était plus intense, les hauts comme les bas, la joie, l’amour, la colère, la haine. Les sentiments étaient les mêmes, mais leur façonnement par la culture et l’environnement différait l’expression de ces similitudes. La violence sous toutes ses formes était non seulement présente, mais souvent visible. Chaque brutalité secouait ma vision naïve d’enfant.

Ceux qui avaient faim.
Bam!
Avec peu ou pas de système de soutien, il n’y avait pas d’intermédiaire entre cette nouvelle réalité et moi.

Ceux qui avaient soif.
Bam!
Je n’avais jamais vu rien de tel de si près, de trop près même.

Ceux qui avaient tout perdu. Tout perdu.
Bam! Bam! Bam!

Cette vaste étendue semblait parfois se refermer sur nous, sur notre isolement, sur cette autre réalité dénudée de fausseté où le passé côtoie le présent et prépare l’avenir. Ma vision du monde, de mon pays finit par éclater. C’était peut-être pour mieux la rassembler, mais tout, même moi, était maintenant à la fois pareil et différent.
Je ne suis pas revenue avec un tas de souvenirs ni de photos dans ma valise. Il n’y avait pas de musées à visiter, de festivals à explorer ni de bons restaurants à recommander. Les vastes étendues, les aurores boréales, les troupeaux de caribous et les sourires des gens perdent tous de leur grandeur, de leur splendeur en photos.
Lors de mon premier séjour dans une petite communauté isolée dans le Grand Nord canadien, je n’ai ramené qu’un souvenir d’un souvenir.
Le bien, le mal et tout ce qu’il y a entre les deux.