Le projet Nunavut est ambitieux. Il s'agit ni plus ni moins de renverser le
cours de l'histoire canadienne. Il faut se rappeler que dans la province du
Manitoba dès 1870, puis au Yukon et ensuite aux Territoires du Nord-Ouest,
les populations autochtones n'ont jamais réussi vraiment à tirer profit des
appareils politiques institués par les Euro-Canadiens. Elles ont rapidement
été marginalisées sur leurs propres terres ancestrales par des promesses de
pacotilles.
Les nouveaux venus ont rapidement développé des milieux urbains, tandis que
les populations indigènes se sont agrippées aux arbres, aux rivières ou aux
régions maritimes côtières plutôt recouvertes de toundra. Là, dans la
forêt, à l'affût de l'orignal ou de la martre ou encore en pleine mer à la
poursuite du phoque et du béluga, les traditions ancestrales se
transmettent toujours. Même que dans l'est de l'Arctique et surtout sur la
Terre de Baffin et au Nunavik, on utilise encore couramment la langue
inuite.
Mais voilà, les grandes décisions se prennent dans les villes. La
dévolution de pouvoir d'Ottawa à Yellowknife à partir de 1967 a créé de
toute pièce une ville anglo-canadienne en plein territoire déné pour
abriter la bureaucratie nécessaire au fonctionnement des rouages de l'État.
Rétrospectivement, beaucoup constatent que le gouvernement qui s'y est
développé n'a pas d'abord servi les intérêts des populations autochtones
avoisinantes et majoritaires. Il s'est développé au contraire comme une
réalité séparée, comme une banlieue d'Edmonton dans la région du Deh Cho.
Est-ce que les Territoires du Nord-Ouest n'ont jamais élaboré un projet de
société pour la majorité de sa population autochtone qui les composait
avant la division? Un projet de société spécifique à l'habitat et aux
cultures nordiques? Est-ce que les Territoires du Nord Ouest ont jamais eu
un plan en poche pour réconcilier les ambitions de son élite bureaucratique
non autochtone et le reste de sa population?
Spontanément, les Canadiens du Sud tendent à reproduire au Nord l'univers
qu'ils connaissent déjà sans trop faire l'effort de réfléchir sur la
spécificité de leur nouvel habitat : le bungalow, les voitures, quand ils
le peuvent la pelouse, le supermarché, sans oublier les bars et les
discothèques qui dans un environnement nordique ont un tout autre poids
social.
Le Nunavut aurait voulu être autre chose et surtout éviter le rouleau
compresseur de l'assimilation. Les Inuits ont rêvé d'un gouvernement à eux,
qui s'occuperait des affaires publiques un peu à leur manière et qui
mettrait en valeur leur patrimoine ancestral. Un gouvernement composé
majoritairement d'Inuits où la langue de travail serait la langue inuite.
Les Inuits du Nunavut ont attaché à leur projet de gouvernement territorial
leur rêve d'auto-détermination. À l'époque, c'était d'ailleurs le principal
argument pouvant motiver la division avec les TNO.
Le Canada, exaspéré par l'incessante visite chez le dentiste où le ramène
les nationalistes québécois, ébranlé dans sa mythologie de boy-scout des
droits humains par la crise d'Oka et le blocus du pont Mercier en 1990, a
versé des larmes d'espoirs sur le projet Nunavut. « Voyez comme on est
conciliant avec nos minorités au Canada! » ont claironné les dirigeants
politiques sur les tribunes médiatiques du monde!
Est-ce que le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien avait
travaillé sérieusement sur des devis qui auraient permis d'imaginer
l'ingénierie de l'autodétermination des Inuits au Nunavut et l'utilisation
de la langue inuite comme langue officielle? Est-ce que le nouveau
gouvernement du Nunavut s'est tout de suite attelé sur un plan de travail
pour créer ici une société nordique originale à la mesure du rêve de sa
majorité inuite?
Le Canada n'est pas un pays socialiste. Même dans une économie
subventionnée à 95% par l'État fédéral comme au Nunavut, on continue de
privilégier l'initiative individuelle et la loi du plus fort.
La loi du plus fort au Nunavut, c'est celle des trente et quelques chaînes
de télévision qui inondent chaque jour de contenu anglophone, surtout
américain, les maisonnées inuites, c'est la loi d'un système d'éducation
qui reproduit toujours machinalement et en anglais les programmes scolaires
officiels de l'Alberta, c'est la loi d'un système de justice qui finit par
envoyer en prison une majorité de jeunes hommes, c'est la loi des centaines
de nouveaux fonctionnaires qui montent à Iqaluit comme pour une ruée vers
l'or et qui n'avaient jamais entendu parler de l'Arctique avant.
À moins d'un virage capital de l'appareil d'État, que les fonctionnaires ne
sont pas capables d'imaginer et qu'aucun politicien inuit ne formule encore
clairement, la création du Nunavut aura l'effet contraire de la vision
initiale qui l'a mis au monde : l'assimilation accélérée des Inuits à un
rapport de dépendance mur à mur aux institutions du Canada anglais. D'ici
cinq ans, Iqaluit pourrait bien devenir un nouveau Yellowknife.