Dialogue entre aînés et jeunes Inuit : Le Chamanisme inuit

24 avril 1998
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Du 9 au 27 mars derniers avait lieu au Collège de l'Arctique du Nunavut à Iqaluit un cours sur le chamanisme inuit, tandis que dans le même temps, la Conférence d'Igloolik qui s'est déroulée du 20 au 24 mars consacrait un atelier entier à la question. Ces deux événements constituent une étape historique marquant une ouverture sur la question du chamanisme qui est largement demeurée dans le silence depuis la conversion des Inuit au Christianisme.

À la conférence d'Igloolik, l'atelier concernant le thème du chamanisme a été particulièrement émouvant, nous a confié Stéphane Cloutier, collaborateur à L'Aquilon: "Pendant trois jours un aîné d'Igloolik avec l'aide d'autres aînés ont abondamment parlé et répondu aux questions sur le chamanisme et les croyances inuit. Il y avait à l'occasion des moments très intenses". Cet atelier devrait à terme permettre de mieux documenter les savoirs des aînés en ce qui concerne le chamanisme. Il aura été également l'occasion d'un échange sur la question entre les aînés et les plus jeunes générations d'Inuit. Un bon nombre des jeunes Inuit montre en effet aujourd'hui une grande curiosité envers le chamanisme, qui non seulement fait partie de leur histoire, mais constitue également un aspect important d'une conception du monde qu'il peut sembler nécéssaire de comprendre afin de permettre aux jeunes Inuit de mieux saisir qui ils sont aujourd'hui.

Depuis la conversion des Inuit par les missionnaires, les mots pour désigner en Inuktitut des termes comme "tuurngait", les esprits qui aidaient le chamane, ont en effet pris un sens différent. Les tuurngait sont devenus synonymes des démons et sont désormais associés au diable et à l'enfer, ce qui fait du chamanisme quelque chose d'extrêmement dangereux à manipuler.

Le cours sur le chamanisme dispensé au Collège de l'Arctique n'aura pas non plus été sans réveiller les émotions, notamment cette fois auprès des jeunes. Les étudiants inuit ont vécu trois semaines intensives plongés dans l'univers du chamanisme. Ils ont eu l'occasion de découvrir et de discuter différents aspects de la question comme les différentes pratiques que recouvraient le chamanisme, ce qui leur a permis de se faire une idée de ce que pouvait être le rôle du chamanisme dans la société inuit traditionnelle. Il ne s'agissait pas de quelque chose de diabolique ou de dangereux mais simplement d'un élément qui pouvait s'avérer extrêmement important, notamment en ce qui concerne la solidarité du groupe.

De nombreuses entrevues conduites par les étudiants avec des aînés ont non seulement permis de renouer un contact entre eux mais aussi de comprendre à quel point la rupture qui les avait séparés avait été énorme, et combien la peur était omniprésente. À mesure que le cours avançait cependant, la peur s'est peu à peu estompée.

C'est que le chamanisme, même dénudé des frayeurs dues aux religions, possède quelque chose que nous avons tendance dans notre culture à rejeter. Le chamanisme ouvre en effet l'individu à des charges émotives que nous ne sommes pas accoutumés à exprimer ou à prendre au sérieux et qui sont pourtant des forces avec lesquelles nous vivons quotidiennement tout en tentant de les étouffer ou de les rendre rationnelles. La force des émotions fait peur. "Tu es un rêveur" dit on souvent en Occident, d'un air de dire que cela ne mettra pas de beurre dans les épinards, et pourtant, rendre un rêve socialement acceptable, ne serait-ce pas le rêve caché de beaucoup d'entre nous?