Je ne voulais pas écrire la semaine passée, pour la bonne et simple raison
que la seule chose sur laquelle je me serais exprimée est la seule chose
dont vous n'aviez vraiment pas envie d'entendre parler, l'attaque des
terroristes aux États-Unis! En effet, mon point de vue n'aurait rien
apporté de nouveau et toute pensée que j'aurais pu apporter là-dessus,
quelque philosophique qu'elle aurait pu être, n'aurait qu'ajouté à
l'horreur du moment. En effet, je n'ai ni la formation et surtout, ni la
prétention de vous apporter des explications qui peuvent soit vous
éclairer, soit vous calmer. La seule chose que je peux faire, étant donné
la tribune que m'offre le journal, est de partager les sentiments qui
m'habitent en ces moments d'incertitude et d'angoisse profonde.
Le monde ne sera plus jamais pareil. Sans doute est-ce vrai pour tous les
adultes qui ont saisi l'ampleur et les conséquences de ce que les gestes de
la semaine dernière peuvent avoir. En effet, la sécurité et le sentiment
d'être à l'abri ont pris le bord et se sont installés la crainte, la
paranoïa, la peur, le désespoir. Peu à peu, montent la colère,
l'intolérance, l'insécurité, la haine. Des sentiments dangereux, voire
destructeurs, sont en train de s'installer chez nos voisins du Sud et dans
d'autres pays. Le sentiment de revanche se manifeste chez les gens de la
rue. Le son de la guerre gronde. C'est le chaos!
Je suis à un âge assez avancé pour avoir vécu la peur horrible déclenchée
par la crise des missiles. On avait tellement peur, qu'on avait envie de se
cacher sous nos pupitres quand on entendait un avion. Je me souviens, la
nuit, d'avoir été réveillée par le bruit des avions (j'étais pensionnaire à
Chicoutimi, non loin de la base militaire de Bagotville) et de pleurer dans
mon lit, la nuit, tellement j'étais certaine qu'on venait nous bombarder,
qu'on allait mourir dans la nuit même. J'étais jeune, bien sûr, mais la
peur était très grande, incontrôlable. Évidemment, on ne faisait rien, au
couvent où j'allais, pour faire taire ces peurs. Nous avons donc vécu,
pendant une certaine période, dans la certitude que nous allions mourir.
Comme je fréquentais une école dirigée par les soeurs, on nous disait que
les communistes, représentés par Cuba, viendraient nous faire piétiner nos
images religieuses et renier notre foi. Nous tremblions et nous affirmions
qu'aucun communiste, si menaçant soit-il, nous ferait piétiner nos images
religieuses et nous préférions mourir, dans nos petites têtes. Bref, les
images étaient fortes et nos sommeils perturbés, pendant cette période
noire de nos jeunes vies. Par la suite, des images de guerre nous ont fait
sursauter, mais tout était si loin, que cela ressemblait à de la fiction.
Les deux guerres mondiales ont semé leur destruction, la bombe atomique a
fait trembler de peur le monde entier, et sa menace gronde toujours. Depuis
la Deuxième Guerre mondiale, de nombreuses guerres ont sévi et sévissent
toujours, mais la distance a toujours fait en sorte que la menace n'était
jamais présente. Bien sûr, il y a eu certains événements qui nous ont fait
pressentir le pire, comme entre autres, l'assassinat de Kennedy, la guerre
froide avec l'URSS, mais jamais avons-nous tremblé comme nous l'avons fait
cette semaine, alors que la bombe est tombée dans le champ de notre voisin.
Les catastrophes naturelles ont fait des ravages énormes. Certains
tremblements de terre ont entraîné des centaines de milliers de morts. Mais
du fait que ces calamités sont déclenchées par la nature, l'horreur
qu'elles entraînent est acceptée plus facilement, avec toute la nuance que
peut avoir ce mot, que les horreurs déclenchées par le fait de l'homme,
cette bête pensante, à ce qu'on dit. En effet, plus on avance dans
l'histoire de l'humanité, plus on se demande si cet être pensant n'a pas
subi, au cours des siècles, des mutations telles qu'il serait devenu un
monstre visant à détruire tout ce qui l'entoure. Un monstre qui élève ses
enfants à haïr, à tuer, à tenir un fusil dès l'âge de marcher. Un monstre
qui n'a de cesse que les autres pensent exactement comme lui, sous peine
des pires représailles. Un monstre dont le mot vengeance est inscrit en
lettres de feu dans le plus profond de son âme. Un monstre qui transforme
en objets destructeurs les plus grandes inventions à la portée. L'homme
serait donc rendu un monstre. Pas partout. Pas toujours. Au contraire,
certaines images prouvent bien que la chaleur et la charité humaines dans
leur sens le plus vaste existent bien toujours pour contrer l'horreur.
Après cette semaine cauchemardesque, qualifiée par quelques-uns comme le
vrai début du XXIe siècle, nous espérons retrouver bientôt un sens à la
vie, un sentiment de fierté dans la race humaine, un désir du devoir
accompli et un sol dont la blancheur n'est pas attribuable aux cendres,
mais à une neige immaculée. Espérons que les sentiments de vengeance qui
animent de nombreux dirigeants et des millions de personnes soient
suffisamment tempérés pour ne pas entraîner dans l'horreur notre pauvre
monde qui tente tant bien que mal de panser ses plaies. Le fait de
compenser par la destruction de nombreuses vies humaines, souvent
innocentes, ne redonnera pas vie à ceux qui sont morts et ne servira qu'à
faire s'enfoncer la terre dans une fange déjà bien trop épaisse.
Ne perdons pas espoir et souhaitons que la voix des philosophes et des
pacifistes se fasse entendre haut et fort, bien au-dessus de la voix des
guerriers.
genevharvey@yahoo.com