Minorités francophones : Là où il y a un journal, il y a de la vie

10 septembre 2015
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Remontons le temps pour retourner à l’époque où l’on naissait Canadien-français en ce pays, vers le milieu du siècle dernier.
L’écolier d’expression française qui n’avait que des francophones comme voisins pouvait s’imaginer que sa langue vibrait partout au diapason d’une terre bien à lui. Pas encore au fait des différences et écarts qui marquent la présence française sur ce vaste territoire, il voyait dans ses livres de géographie un pays fait de montagnes, de prairies, de forêts et d’océans qui portaient par tous les vents les mots qu’on lui enseignait et qu’il entendait. Du moins, croyait-il que ces sons familiers résonnaient partout avec la même force.
Mais, ce n’est pas long qu’on constate qu’au Canada, on est minoritaires entre ses trois océans, majoritaires dans sa province si on vit au Québec, parfois majoritaires dans certaines régions de l’Acadie et de l’Ontario, mais minoritaires dans sa province. Et puis, il y a la condition du véritable minoritaire ailleurs au pays.
Je voulais vivre la condition du « véritable minoritaire ».
C’est ainsi que le 15 septembre 1980, j’ai vu s’éloigner le sol d’Acadie par le hublot d’un DC-9 à destination de l’Ouest canadien.
La blonde prairie s’est finalement mise à défiler deux ou trois kilomètres plus bas. Des champs immenses. De loin en loin, une maison, un élévateur et des hangars. J’imaginais les foyers francophones qui constellaient ce désert de céréales. Du haut des airs, après trois ou quatre heures de vol, on pouvait toujours avoir cette pensée réconfortante pour le cœur, qu’il y avait dans cette immensité des gens qui parlent notre langue.
Nous sommes toujours au Canada, cette terre d’Amérique restée française malgré tout. Une heure ou deux après l’atterrissage, on syntonisait Radio-Canada pour écouter toujours en français, la suite des nouvelles entendues le matin. Quel contraste avec d’autres parties du globe, comme l’Europe à l’époque de la Guerre froide. Quelques heures en train et on sortait d’un monde pour entrer dans un autre. Notre point de départ devenait un souvenir sans suite. On ne trouvait même pas un journal qui nous informa de la vie de notre côté du Rideau de fer. Ici, à trois fuseaux horaires de distance, on était témoin de la même mouvance, décrite dans notre langue en plus.
Cela dit, on constatait rapidement que l’anglais est la langue spontanée de cette société. Puis on prêtait l’oreille dans l’espoir de capter des sons familiers. Français? Oui à l’occasion, mais parfois d’autres langues aussi.
Un mécanicien parlait allemand, deux personnes âgées conversaient en ukrainien. Ces langues étrangères, avec le français, formaient une sorte de dentelle qui bordait la toile sonore anglophone. Savoir qu’autant de minorités s’expriment avec leurs mots est le signe d’une ouverture et d’une tolérance certaine de la part de la majorité. Mais n’empêche que l’on s’attend à plus que cela quand on nous dit que notre pays est francophone.
Le français, je l’avais entendu à la radio et à la télévision. Je l’avais parlé avec mon patron et mes nouveaux collègues de travail. Je l’avais lu sur les affiches bilingues de l’aéroport. Mais il manquait quelque chose. J’avais toujours cette vague impression de ne pas avoir trouvé ce que je cherchais.

La fleur identitaire
Il y avait dans notre salle de nouvelles, une table où on lançait sans trop de manières les journaux que l’on avait lus… Globe and Mail, Star Phoenix, Leader Post; les titres s’étalaient en anglais… Et puis tout à coup, mon regard est tombé sur un mot français… « vive ». Je retire ce journal, plus modeste que les autres en taille, mais combien plus significatif par ailleurs. Je venais de découvrir L’Eau vive.
L’ouvrir, c’était voir les mots de ma culture fleurir dans l’immensité de ce pays, dans les plus grandes plaines et sous le plus grand ciel qu’il m’avait été donné de voir. Oui, le français était bel et bien vivant dans ce coin de pays.
Deux ans plus tard, au Nouveau-Brunswick, le quotidien Évangéline fermait ses portes, laissant l’Acadie en état de choc. Mais la nature a eu horreur du vide. Au bout de quatre ans de troubles et de tumulte, Acadie nouvelle lui a finalement succédé.
Ces exemples parmi tant d’autres partout au Canada démontrent qu’une communauté vivante ne se résigne pas au silence. Elle fera battre le pouls de sa culture dans les mots qu’elle jettera sur les presses, de sa propre initiative.
Dire d’un journal qu’il n’est que média d’information serait réducteur. Il est aussi l’expression de l’âme d’un peuple. En cette matière, il ne faut pas s’en remettre aux autres… Ces autres qui par exemple tentent d’accéder au pouvoir, fort nombreux par les temps qui courent, mais qui n’en disent guère sur ce pays que l’on veut profondément égalitaire.

 


Tous les commentaires (1)

Écrit par Anonyme, 11 septembre 2015, 06 h 21
Très joli article, très poétique également. On traite de la question de la langue officielle de manière détournée et élégante, mais néanmoins très juste. La langue officielle devrait être langue de la nation, et donc s'incarner dans elle et participer concrètement à la vie de cette nation. Ce qui compte n'est pas le nombre de locuteurs de la langue, ni sa place proportionnelle dans toutes les émissions écrites et orales du pays, mais bel et bien son implication dans ce qu'elle sent être son identité canadienne. Et c'est illustré par ce journal qui, bien que solitaire, rappelle l'attachement historique des francophones à une terre qu'ils estiment être la leur, au même titre que les anglophones. Défendre sa langue, c'est défendre sa terre et la simple publication en langue française constitue à elle seule une démonstration de cet intérêt et de cette affection à l'égard du sol canadien.