Chronique littéraire : La complexité des hommes au cœur de 15 nouvelles

17 décembre 2015
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Écrivaine et professeure de littérature, Eileen Lohka dirige le Centre français de l’Université de Calgary, où elle a donné plusieurs cours sur les francophonies, la littérature et la culture. Cette femme originaire de l’Île Maurice connaît bien l’Ouest canadien et a publié à quelques reprises aux Presses universitaires de Saint-Boniface, notamment un ouvrage coécrit par une vingtaine d’Albertains pour célébrer le centenaire de la province, Alberta, village sans mur(s). Il s’agit d’une réflexion sur l’aspect multiculturel de la communauté franco-albertaine. Son tout dernier ouvrage, Déclinaisons masculines, est un recueil de nouvelles aux formes diverses et aux multiples horizons. Chaque texte se veut un regard sur ces hommes tantôt cruels et tyranniques, tantôt fragiles, tendres et secrets, toujours complexes. Les quinze nouvelles nous invitent à visiter une galerie de portraits d’hommes aux teintes sombres et à découvrir la tragique richesse de leur humanité.
J’aime lire des recueils de nouvelles. Je vais d’abord à la table des matières et je choisis les plus courtes pour commencer. Celle intitulée Au battant de la lame ne remplit que deux pages. Elle est de structure classique, c’est-à-dire qu’on y trouve peu de personnages, un dénouement rapide et un punch final. Ici, le personnage principal est un « il » qui rappelle la solitude, la laideur et la maladie, un « il » que les vagues assaillent l’une après l’autre, un « il » dont la mer brutale submerge le corps. On découvre la nature de cet « il » à l’avant-dernière ligne et c’est toute une surprise. C’est ce qu’on appelle un punch qui a du mordant, du chien pourrait-on même dire!
La nouvelle intitulée Papa constitue un éloge de la figure du père sur laquelle se centre presque chaque religion ou chaque peuple « pour établir ses mythes fondateurs, […] pour donner un sens à notre vie ». Ce n’est pas un texte de fiction, plutôt une réflexion. L’auteure reconnaît que « nous avons tous été abreuvés à la littérature de ces pères tout-puissants », comme Nérée qui avait cinquante filles, qui « chevauchait les flots, armé de son trident ».
Elle s’intéresse cependant, ici, aux papas doux dont l’enfant prononce les syllabes après seulement quelques balbutiements. C’est le papa qui se penche sur le berceau, qui sourit, qui fronce les sourcils, ce papa à la voix grave, qui apparaît toujours à la tombée de la nuit. Eileen Lohka rend hommage à tous les papas dont le cœur immense scintille dans leurs yeux, à tous les papas au regard taquin, à tous les papas dotés d’un amour inconditionnel.
Dans « La vieillesse se décline… sans déclin », nous sommes en présence d’hommes âgés qui « ne pensent pas à aller s’enfermer dans un dortoir pour vieux, [car] ils sont trop occupés à profiter de la vie ». Ces trois séniors ont chacun leur iPhone, leur iPad, leur routeur WiFi, leur gin ou leur champagne acheté à la Duty Free Shop. « Ils se soucient peu de leur rate sauf quand ils la dilatent de rire, de leur estomac, de béton armé, de l’apparence de leurs mains ». Même au soir de la vie, ces trois hommes n’ont pas l’intention de finir leurs jours dans des résidences où ils risquent « de se faire tripoter par des gardiennes de vieux dans des dortoirs puant la décrépitude et le désespoir ».
Dès qu’elle couche un mot sur la page, Eileen Lohka sait très bien qu’elle imagine, extrapole, invente et omet même « pour tenter de signifier les fulgurances, l’éphémère, le sourire d’un fils, la tendresse d’un père, la violence, la grandeur, le courage, la bassesse, la veulerie, la complexité de l’homme ». C’est ce qui donne à ce recueil tout son charme.
Eileen Lohka, Déclinaisons masculines, nouvelles, Winnipeg, Éditions du Blé, 2015, 162 pages, 19,95 $.